Le syndrome d'aliénation parentale existe-t-il?

Vous pouvez croiser tous les jours des parents abandonnés par leurs enfants. Ça ne se voit pas. Cela ne les empêche pas d'exister.
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Tous les jours, ces mêmes parents éprouvent les pires difficultés à survivre et plongent dans la dépression. Ils connaissent des déboires professionnels et la solitude.

Qui sont ces parents abandonnés?

Ces abandons se produisent le plus souvent à la suite de ruptures dans le couple. Mais le processus est déjà bien avancé au sein même de la famille.

Il n’y a pas de profil type. Cela peut arriver à tout le monde.

Peut-être a-t-on des prédispositions si on a été soi même un bébé abandonné. Cela concerne beaucoup plus les pères que les mères.

Le psychanalyste Joël Clerget le dit très bien: «Des hommes ayant rompu toute relation de paroles avec leurs enfants, garçons ou filles, peuvent s’en trouver profondément atteints, en si grande détresse, dégoûtés de la vie.» (In Comment un petit garçon devient-il un papa (notules) , de Joël Clerget.)

Pourquoi des hommes?

Joël Clerget l’explique aussi: «Un enfant reconnaît comme son père celui qui focalise les émois de sa mère en dehors de lui. (L’enfant) peut s’identifier à ce dont elle est porteuse et vectrice dans ses paroles.»

L’enfant reconnaît immédiatement sa mère, laquelle l'a porté en son sein. Il ne reconnaît son père qu’indirectement par la parole de la mère.

Si cette parole ignore le père, pas de père pour l’enfant. Même si celui-ci est présent physiquement. Même s’il aime ses enfants.

C’est si vrai, qu’un père maltraitant peut être aimé de ses enfants malgré la maltraitance.

Bien sûr, il y a aussi des mères abandonnées par leurs enfants. Ce sont des mères qui ont aimé le père, et qui lui ont permis de prendre une emprise telle sur les enfants qu’il peut les entraîner avec lui et contre elle.

Le «syndrome d’aliénation parentale»

Un pédopsychiatre nord-américain, Richard Gardner, a travaillé en 1986 sur ce genre de situation. Il lui a donné un nom: «Syndrome d’aliénation parentale.»

Pour Gardner, ce syndrome apparaît quand le parent aliénant pousse le dénigrement du parent aliéné jusqu’à la négation même de son existence comme parent.

Gardner a défini dix-sept critères concrets pour reconnaître l’existence d’un s yndrome d’aliénation parentale.

Parmi ceux-ci, on peut citer:

- le parent aliénant (celui qui rejette l’autre) se pose en bon parent, et même en parent héroïque, capable d’assurer seul ses responsabilités;

- le parent aliéné (celui qui est rejeté) n’est plus appelé «papa» ou «maman», mais par son prénom;

- le nom de famille de l’enfant, habituellement celui du père, est changé pour celui du nom de jeune fille de la mère… ou pour celui du beau-père en cas de séparation;

- toute personne qui apprécierait le parent aliéné est écartée de l’entourage de l’enfant;

- après la séparation, les enfants ne veulent plus voir le parent aliéné, même si le parent aliénant affirme ne pas s’y opposer.

Des enjeux juridiques

Bien entendu, cette question est très sensible lorsque les divorces ou séparations passent devant le juge des affaires familiales.

On a accusé Gardner d’avoir élaboré sa théorie uniquement pour défendre des pères qui ne le méritaient pas devant les tribunaux. On l’a accusé de vouloir les exonérer de leurs responsabilités. Même les pères mal traitants ou indifférents.

Il a subi beaucoup d’attaques très violentes (voir de nombreux sites sur le Net). On l’a accusé de défendre la pédophilie et les pratiques sexuelles hors normes (sado-masochisme, zoophilie…). Lui-même n’a jamais été accusé de s’être livré à ces pratiques.

Le pauvre homme s’est suicidé à coups de couteau en 2003.

Quoi qu’il en soit, le concept d’aliénation parentale a suscité beaucoup d’intérêt.

D’autres médecins ont travaillé sur la question, y compris en France: R. Dorey, P.C. Racamier, B. Goudard… sans reprendre les théories les plus extrêmes de Gardner sur la sexualité.

Le docteur Jonas, expert psychiatre auprès de la cour d’appel d’Orléans condamne les théories sexuelles de Gardner et de ses successeurs. Il considère que le syndrome d’aliénation parentale n’est pas scientifiquement démontré, mais reconnaît qu’il s’agit d’une hypothèse sérieuse qui mérite d’être étudiée.

Il cite de nombreux chercheurs (Francine Cyr, Marie-Hélène Gagné…) qui s’efforcent, à partir d’une observation et d’une expérimentation rigoureuses, d’analyser l’aliénation parentale selon une approche systémique.

Les tribunaux ont commencé à y prêter attention.

Citons pour mémoire la Cour européenne des droits de l’homme en 2006, le tribunal d’instance de Toulon en 2007. Un colloque sur le sujet mêlant magistrats et psychanalystes a eu lieu à Avignon le 8 février 2008. L’aliénation parentale est enseignée à l’École nationale de la magistrature.

Sauver les victimes

Le débat sur le sujet est le plus souvent pollué par des controverses idéologiques.

Des féministes y voient une arme brandie par les pères pour maintenir leur pouvoir patriarcal. Elles vont donc refuser de reconnaître son existence.

Certains pères, au contraire, y voient un moyen d’éviter de faire face à leurs carences qui sont aussi parfois bien réelles, au nom de la défense de la condition paternelle.

Ces affrontements sont stériles.

Chaque situation familiale mérite d’être étudiée pour elle-même sans qu’elle devienne un argument pour un camp ou pour l’autre.

Il faut d’abord s’attacher à l’intérêt de l’enfant victime de l’aliénation parentale. Il est bien entendu la première victime de toutes ces manipulations.

Il perd ses repères et se replie dans un rapport fusionnel avec le parent aliénant. Cela le handicape pour son avenir. Il est mal à l’aise dans ses rapports avec le monde extérieur. Il aura du mal à se construire une vie affective et professionnelle équilibrée.

Le parent aliéné se retrouvera finalement dans la même position que son enfant s’il reste seul et sans soutien, en particulier sans soutien psychologique.

Seul le parent aliénant est confirmé dans sa toute puissance. Victoire le plus souvent à la Pyrrhus. Tous les dictateurs, même familiaux subissent des retours de fortune, justement parce qu’ils surestiment leur pouvoir.

La prise en compte de l’aliénation parentale qu’on l’appelle syndrome ou pas est donc essentielle pour toutes les parties touchées par ce fléau. Sur le plan des soins psychologiques comme sur le plan des décisions juridiques.

Une telle démarche, si elle était massivement reprise par les tribunaux, permettrait de promouvoir la solution la plus équilibrée, en cas de séparation des parents. L’enfant pourrait vivre avec le parent qui est prêt à coopérer avec l’autre parent pour le bien-être de tous.

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