Stéphane Hessel: Indignez-vous ! Résignez-vous ?

Le petit opuscule « Indignez-vous » écrit par Stéphane Hessel est maintenant vendu à plus d'1 million d'exemplaires. Faut-il s'en réjouir ou s'y résigner?
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Stéphane Hessel est un homme remarquable. Toute sa vie, il s'est porté aux avant-postes. Dans la Résistance aux côtés du général de Gaulle, il a montré tout son courage et sa détermination, y compris dans sa capacité à s'évader des camps de concentrations nazis où il était condamné à périr. Après la guerre, il a oeuvré à la Déclatration universelle des droits de l'Homme, et s'est engagé contre la colonisation notamment en Algérie, pour ne parler que des faits les plus marquants de sa vie.

L'homme a aujourd'hui 93 ans. Il a cet immense bonheur d'être encore en vie et en a conscience. Cela lui donne une très étonnante énergie. On le voit multiplier les conférences, les interviews, les interventions dans les collèges et les lycées … Stéphane Hessel est en bonne santé. Chacun ne peut que s'en réjouir.

De quoi faut-il s'indigner ?

Cette vie-modèle ne nous dispense pas de nous interroger sur son appel à s'indigner.

Soulignons d'abord que ce texte n'est pas nouveau. Il répète en grande partie l'Appel du 8 mars 2004 d'anciens résistants célèbres encore en vie à l'époque ( Lucie et Raymond Aubrac, Georges Séguy, Jean Pierre Vernant, Lise London, Germaine Tillon...).

Cet Appel avait été initié par Attac (1) et Stéphane Hessel l'avait déjà signé.

Mais cette déclaration destinée à faire grand bruit dans les média n'avait pas eu le même échos qu' Indignez-vous aujourd'hui.

De quoi s'agit-il ? L'objectif est de maintenir vivants les idéaux de la Résistance contre l'Allemagne nazie, de convaincre de l'actualité du programme du Conseil national de la Résistance adopté le 15 mars 1944.

Ce programme a été mis en place après la Guerre : la Sécurité sociale, la retraite par répartition (instituée déjà sous Pétain par René Belin, secrétaire d'Etat au Travail), la nationalisation des principales sources d'énergie, l'indépendance financière et politique de la presse, l'éducation pour tous, démocratie dans l'entreprise par la création des comités d'entreprises...

Pourquoi affirmer son actualité ? Pour s'opposer à "l'actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie", écrit Stéphane Hessel.

Entrer en résistance ?

Qu'il y ait aujourd'hui une remise en cause des acquis issus du programme de la Résistance est incontestable. Denis Kessler, n°2 du Medef, directeur général d’Axa, banquier, et titulaire de nombreuses fonctions dans les organismes financiers européens et français, le dit clairement en 2007, dans le journal Challenge: « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Cela justifie-t-il l'entrée en Résistance ?

Avant de faire de la résistance comme papy, il serait malgré tout intéressant de se demander si le monde n'a pas changé depuis 67 ans. La réponse de toute évidence est oui. Dans ce cas, est-il possible de revenir à un programme conditionnné par une situation de pénurie due aux destructions de la guerre, marqué par la collaboration avec l'occupant nazi de nombreux grands patrons comme celui de Renault et exaltant le cadre national ?

Si la situation a changé, l'enjeu ne serait plus de résister, mais bien de proposer.

Il pourrait paraître dérisoire de faire référence à la Résistance aujourd'hui dans un pays où chacun peut librement exprimer son point de vue. Les véritables résistants risquaient la torture et la mort pour une simple distribution de tracts. Il suffisait même de sympathiser avec les résistants à l'Allemagne nazie et ses collaborateurs français pour être menacé dans son intégrité physique.

Stéphane Hessel le sait bien. Nécessairement.

Mais ses soutiens qui appellent à désobéir, à résister… aiment à se parer de la gloire de leurs anciens. Pourtant, personne ne peut savoir s'il aurait fait preuve du même courage en pareilles circonstances.

Stéphane Hessel aime ses amis, et c'est bien normal. Il cite le cas d'enseignants qui ont du subir une amputation de salaire pour ne pas avoir fait passé les évaluations nationales en CM2 ou pour avoir refusé d'utiliser le fichier informatique Base Elèves dans les écoles.

Si chacun a le droit à la critique, on est quand même très loin des enjeux de la Résistance.

Une période destabilisante

Pour la période que nous vivons, il est très intéressant de se demander ce qui motive le succès de ce petit livre en dehors du fait qu'il soit petit et pas cher.

Les Français, on le sait grâce au récent sondage BVA-Gallup International pour Le Parisien du 3 janvier dernier, sont parmi les peuples les plus pessimistes du monde. Plus pessimistes que les Irakiens, les Afghans ou les Bengalis ! Ce pessimisme paraît totalement injustifié si on compare la situation des Français à celle de ces peuples.

Mais on pourra argumenter avec raison qu'il ne faut pas se comparer au pire mais au meilleur. Mais où trouver le meilleur ? C'est bien là où le bat blesse.

Les anciens repères ne fonctionnent plus dans un monde mondialisé.

La planète est devenue un village où les marchandises, les gens, les flux financiers... circulent à une allure folle.

Le temps est passé où on pouvait bâtir une industrie sur des bases nationales, où on devait faire venir une immigration de nos colonies à bas prix pour compenser la pénurie de main d'oeuvre en France

Le temps est passé où les pays industrialisés pouvaient asseoir leur prospérité sur l'exploitation des matières premières et de la main d'oeuvre des pays sous développés.

La Chine, l'Inde, le Brésil, le Vietnam, la Corée... et bien d'autres pays dits émergents changent la donne.

Les matières premières deviennent de plus en plus chères parce que leur utilisation se démocratise au niveau de la planète, et qu'ainsi elles se raréfient.

Les consommateurs des pays développés veulent malgré tout continuer à consommer comme avant et même plus. Ils paient à crédit ce qu'ils ne peuvent plus acheter.

On entre dans un cycle de crise . On ne sait pas sur quoi cela va déboucher. Il y a des destructions d'entreprises et d'emplois ici, des reconstructions ailleurs ou même ici mais autrement.

Si on est directement touché ou menacé par ces destructions (licenciements, pauvreté...), on se demande comment on va continuer à vivre. Et parfois, on se réfugie dans un passé où on ne connaissait pas ces problèmes, même s'il y en avait d'autres.

Un retour aux valeurs sûres et rassurantes

C'est pourquoi le programme du Conseil National de la Résistance fait recette. De Marine Le Pen à l'extrême gauche, l'ensemble de l'échiquier politique s'en réclame aujourd'hui.

Face à la crise mondiale, beaucoup de partis, d'hommes ou de femmes politiques veulent revenir à un utopique protectionnisme. L'Etat occidental sur le déclin se défendrait ainsi, face à l'émergence des ex-pays sous-développés. Cela explique en partie pourquoi les partis nationaux et populistes progressent partout en Europe, et même aux Etats Unis.

Stéphane Hessel en tant que symbole de ce temps révolu ne peut que faire rêver. Nostalgie quand tu nous tiens. C'est sans doute la clé du succès de Indignez-vous ! . Faut-il s'y résigner ?

1 ATTAC Association pour la Taxation des Transactions Financières créée en 1998 qui se donne pour but de lutter contre l'emprise de la finance internationale sur la société.

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