Stéphane Hessel ou la nostalgie dévastatrice

« Indignez-vous !» est le symbole d'une nostalgie utopique aujourd'hui très à la mode.

Stéphane Hessel se réclame lui-même de la conception hegelienne de l'histoire. Il écrit : "L'hégélianisme interprète la longue histoire de l'humanité comme ayant un sens: c'est la liberté de l'homme progressant étape en étape (...) L'histoire des sociétés progresse, et au bout, l'homme ayant atteint sa liberté complète, nous avons l'Etat démocratique, dans sa forme idéale."

Hegel et René Char

Depuis la disparition d'Hegel en 1831, les philosophes débattent pour savoir si le célèbre philosophe allemand considérait vraiment "l'Etat Absolu" comme la fin de l'histoire. Ils s'interrogent même pour savoir s'il croyait vraiment à la fin de l'histoire.

Stéphane Hessel y croit. Ce sont ses idées qui sont en discussion ici.

Il paraît intéressant d'opposer à cette conception téléologique de l'histoire, le grand poète René Char lui aussi grand résistant. Il affirmait à l'opposé: « La perspective d'un paradis hilare détruit l'homme. Toute l'aventure humaine détruit cela, mais pour nous stimuler, non pour nous accabler. » ( Impressions anciennes )

L'absence de but final stimule pour lui la créativité des hommes. Ils doivent réagir seulement en prise avec les enjeux du moment et échappent ainsi au conformisme.

Un débat aux enjeux cruciaux

A la lumière de l'histoire, ce débat souligne des enjeux décisifs.

Les dictateurs ont toujours justifié leurs exactions par le but final. La fin justifie les moyens, que ce soit pour Hitler sous la forme du "Reich de mille ans" ou pour Staline avec le "communisme".

C'est sur ce terreau fertile que se développent aujourd'hui tous les nationalo-populistes en Europe qui préconisent le retour à la nation pure sur la base du rejet de l'étranger.

On assiste alors à ce paradoxe où la Nation protectrice comme but idéal à atteindre est à la fois défendue par ceux qui veulent accueillir les immigrés en son sein (une partie de la gauche, l'extrême-gauche et les écologistes) et ceux qui veulent les rejeter au nom de cette même Nation idéale (une partie de la droite, l'extrême-droite).

René Char met le doigt sur l'essentiel.

La question palestinienne

Un exemple montre où la conception hegelienne de l'histoire conduit Stéphane Hessel : la question palestinienne.

L'auteur est fier d'avoir pu visiter la bande de Gaza. Il a raison. Peu de gens sont habilités à le faire. Il y a vu des gens industrieux qui aiment les plages et la mer, et des enfants plein de vie. Il estime que ce voyage lui a permis de comprendre la stratégie de la politique menée par le Hamas depuis maintenant 2007. Il écrit:

« Je sais que le Hamas qui avait gagné les dernières élections législatives n'a pu éviter que des rockets soient envoyés sur les villes israéliennes (...) Je pense évidemment que le terrorisme est inacceptable, mais il faut reconnaître que lorsqu'on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux votres, la réaction populaire ne peut pas être que non violente »

Pour Stéphane Hessel, le Hamas n'est rien d'autre que l'expression du peuple gazaoui. Il aurait même bien voulu éviter les rockets sur les populations civiles israeliennes, mais il n'a pas pu retenir le peuple qui voulait se venger de l'occupation israélienne.

Il veut donner ainsi la preuve que le Hamas représente bien le peuple puisqu'il a été élu par des élections législatives. Stéphane Hessel sait pourtant mieux que personne qu'Hitler lui-même est arrivé au pouvoir par des élections.Cela ne garantissait en rien son caractère démocratique.

L'auteur ne dit rien sur la terreur que le Hamas impose à la population qu'il contrôle et dont le Fatah a fait largement les frais. Aucune opposition n'est tolérée, aucun comportement privé qui serait en contradiction avec la Charia.

L'organisation indépendante de défense des droits de l'Homme, Human Watch Rights, a publié un rapport de 26 pages faisant état de la "violence politique exercée par le Hamas à Gaza" contre ses opposants, en avril 2009. Ce rapport dénonçait les enlèvements, les tirs dans les jambes, les tortures, les meurtres... malgré les déclarations des dirigeants qui affirment respecter les droits de l'Homme en public.

Le site pourtant islamiste, Al Hisba, dénonce la mise en place d'un Emirat islamique à la suite de la suppression des jours fériés chrétiens en janvier 2010. Depuis cette date, le calendrier de l'Hégire est la seule référence possible.

Déjà les écoles ne sont plus mixtes et les femmes doivent être voilées et même habillées quand elles se baignent dans la mer. Les hommes aussi.

En décembre 2008, le Hamas proposait de rétablir les sanctions islamistes : flagellations, amputations, lapidations...

Stéphane Hessel ne dit rien non plus sur la Charte du Hamas toujours en vigueur qui préconise un Etat Islamique pour toute la Palestine – Israël compris. Elle est pourtant très claire :

« L'Heure ne viendra pas avant que les musulmans n'aient combattu les Juifs (c'est-à-dire que les musul­mans ne les aient tués) » (Article 7 de la Charte)

Il ne dit pas qu'elle reprend à son compte le fameux « Protocole des Sages de Sion » , un faux rédigé par la police russe (Ochrana) à l'époque du tsar Nicolas II. (Article 32 de la Charte actuelle)

Ce texte était destiné à faire croire à un complot des juifs pour conquérir le monde pour justifier leur anéantissement.

Ce « protocole » toujours largement popularisé en Egypte, en Iran ou par le Hezbollah au Liban, a été naturellement largement utilisé par la propagande nazie.

Stéphane Hessel ne dit pas que cette Charte s'inscrit dans la pure tradition du grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amin Al Husseini, qui fut l'allié très proche d'Hitler. C'est notamment cet individu qui incita les jeunes Bosniaques musulmans à s'engager dans la Handshar, 13° division de montagne de la Waffen SS. Hitler en personne acceptera sur proposition de Himmler la création de cette division, le 10 février 1943.

L'auteur indigné pourrait à la limite expliquer que l'occupation et l'intransigeance israéliennes ont favorisé la prise du pouvoir du Hamas. Mais il ne peut le faire passer pour un mouvement de résistance comme un autre.

On oubliera donc l'indignation de Stéphane Hessel promue par ses amis attentionnés, pour ne retenir que l'exemple admirable de sa vie, sans aucun doute son meilleur chef d'oeuvre.

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