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GÉRARD VICTOR

Publié dans : Les articles Culture de Gérard Victor

LA COMMISSAIRE de Alexandre Askoldov enfin en DVD

Étrange destin que celui de ce film russe, de 1967 qui est resté interdit pendant 21 ans et qui reçut ensuite de nombreux Prix Internationaux

Ce film est le premier et unique film que réalisa Alexandre Askoldov. Il était son film de fin d’études... Après avoir suivi des études littéraires, Alexandre Askoldov était devenu fonctionnaire au ministère de la Culture mais cet environnement ne l’enchantant guère, il démissionna et s’inscrivit à l’École de Cinéma de Moscou.

Pour son film de fin d’études donc, il prit pour sujet une nouvelle de Vassili Grossman, Dans la ville de Berditchev. Nous sommes au début des années 20 en Ukraine, la citoyenne Vavilova, la froide et autoritaire Commissaire politique d’une unité de l’armée rouge est contrainte d’abandonner son poste car elle est enceinte et prête d’accoucher. Elle va trouver refuge ou plutôt s’imposer dans une famille juive, les Mahazannik. Le père, Yefim, un modeste artisan, et sa femme, Maria, ont déjà six enfants et vivent dans des conditions plus que modestes et manquent, en ces temps de guerre civile, non seulement de moyens mais d’espace.

Ils vont néanmoins apprendre, contraints et forcés, à cohabiter. Comme le regrette Yefim : « Le premier jour Dieu a créé les patates. Le deuxième jour, il a créé les patates. Le troisième jour, il a créé les patates. Le quatrième et le cinquième jour, il a aussi créé les patates. Pourquoi a-t-il fallu qu'il crée l'homme le sixième? » Peu à peu, suite à la naissance de son fils, la Commissaire va apprécier les joies de la maternité et de la vie de famille. Mais la réalité de la guerre et son sens du devoir reprendront le dessus. Elle décidera de retourner à la vie militaire, confiant la garde de son enfant à cette famille qui avait pourtant d’autres urgences à régler.

Un film qu'on faillit ne jamais voir

« J’ai voulu raconter les mauvais traitements, le véritable génocide que la révolution naissante a infligé aux juifs d’Ukraine plus de quinze ans avant Hitler. Fou que j’étais ! J’ai bien senti que le scénario gênait, mais je croyais mes compatriotes plus aptes à l’autocritique qu’ils ne prétendaient l’être. Je ne voulais ni provoquer ni épater, mais j’avais mon credo moral déjà prêt. Je sentais, sans vouloir fantasmer, que j’allais à rebours de tout l’enseignement de l’époque » nous dit Alexandre Askoldov se remémorant toutes les difficultés qu’il eut à bâtir ce film qui ne connut alors qu’une seule projection à l’issue de laquelle on incrimina l’auteur de tous les péchés de la Russie. Le couperet était tombé. On lui retira son Brevet de cinéaste ( !...). Il fut « licencié pour incapacité professionnelle » et interdit de tout emploi dans les métiers du cinéma, ne serait-ce que comme second assistant « pour absence de qualification nécessaire. » Les autorités soviétiques d’alors avaient considéré ce film comme pro-sioniste. Son tort avait été d’avoir été présenté juste après la Guerre des Six jours et Israël n’était pas en odeur de sainteté au Kremlin...

Il faudra attendre juillet 1987, à l’occasion du Festival International du Film de Moscou, dans une URSS qui vit à l’heure de la Glasnost. À l’occasion d’une conférence de presse, un journaliste brésilien demande si tous les films interdits par les gouvernements soviétiques précédents ont retrouvé le chemin des écrans. On lui dit que oui. C’est alors qu’Alexandre Askoldov, présent dans la salle, demande la parole. « Je me suis tu 20 ans... Je comprends la Glasnost comme la possibilité pour chacun d’être entendu... Il y a 20 ans j’ai tourné un film. Un film contre la guerre, le cancer qui ronge l’humanité : le chauvinisme. J’ignore si mon film est bon ou mauvais, mais j’ai mis à le tourner toutes mes forces et tout le métier dont j’étais alors capable. Je vous le demande, regardez ce film et dites s’il vit ou s’il est mort. » Le 11 juillet, La Commissaire est projeté. Une copie avait été sauvegardée par le personnel du Gosfilmofond et l’écrivain mexicain, présent alors dans la capitale soviétique, Gabriel Garcia Márquez avait insisté auprès de Mikhaïl Gorbatchev pour que la censure soit levée ce qui fut fait. Le film reçut l'Ours d'Argent au Festival International du Film de Berlin en 1988.

Cet unique film ne manque ni de souffle ni de talent. Il témoigne du tempérament d’un cinéaste hors pair qui sait multiplier les éclairs de génie même s’il n’est pas exempt de maladresses.

Un film à voir absolument ainsi que les Bonus notamment le fantastique entretien avec Alexandre Askoldov. Un DVD qui vient admirablement enrichir la Collection Montparnasse Classique.

Film (105’) – Bonus : Entretien avec Alexandre Askoldov (40’) – Les souvenirs de Rolan Bykov sur le tournage (29’) – Les souvenirs de Raisa Nedashkovskaya sur le tournage (19’) – Entretien avec Nonna Mordyukova (5’)Éditions Montparnasse

Film ♥♥♥♥

Bonus ♥♥♥♥

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