La Servante de Kim Ki-young en DVD et Blu-ray

Ce film, datant de 1960, est d'une étonnante modernité. Il est le chef d'œuvre absolu d'un cinéaste sud-coréen mort dans des conditions tragiques*
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Obsédé par ce sujet, inspiré initialement par un fait divers, le meurtre d’un enfant de cinq ans par une servante, Kim Ki-young réalisa deux remakes de La Servante : La Femme de Feu , en 1972, et La Femme de Feu 82 , en 1982, tous deux d’après des crimes passionnels avérés.

Mais ce qui intéresse avant tout Kim Ki-young c’est de dresser un portrait de son pays, la Corée du Sud, en plein chamboulement avant pendant et après la dictature de Park Chung-hee. Même s’il se trompait alors, car le film s’appréhende aujourd’hui sans difficulté tant il est bien écrit, le cinéaste déclara : « Si vous n'êtes pas familiarisé avec la période historique à laquelle un long-métrage a été tourné, c'est que vous êtes dans l'impossibilité d'appréhender correctement l'oeuvre. Ce qui assure la réussite d'un film, c'est à la fois son sujet et la capacité du réalisateur à le replacer dans son contexte historique. »**

Il faut savoir que ce film a été tourné dans une période extrêmement trouble de l’histoire de la Corée, un pays marqué par une grave crise économique et sociale. « Alors que les citadins s'enrichissent, les gens de la campagne meurent de faim. En résulte d'importants flux migratoires de dizaines de milliers de jeunes femmes, préférant tenter de faire fortune à la capitale, plutôt que de labourer les champs ; mais les usines de textile sont incapables d'absorber l'énorme exode rural. De nombreuses filles finissent prostituées, conductrices de bus (spécificité locale assez curieuse) ou… servantes. »***

Un conte mélodramatique

Mais de quoi parle ce sublime mélodrame, qui connut un énorme succès en Corée à sa sortie en salle ? Dong-sik est professeur de musique dans une usine pour femmes. Cette activité fait d’ailleurs de lui le centre d’intérêt de toutes les jeunes ouvrières inscrites à ses cours. Pas une d’elles qui ne soit tombée amoureuse ou ne rêve de cours particuliers. Lui et sa famille, sa femme, sa fille handicapée et son fils viennent d’emménager dans une maison qu’ils ont faite construire. Tout irait pour le mieux jusqu’au jour où sa femme fait un malaise provoqué par la fatigue liée à l’emménagement. Elle avouera à son mari : « la maison est trop grande, il nous faut une servante ». Il accepte d’en accueillir une sur les recommandations d’une de ses élèves.

Le problème est que cette servante a un comportement plus qu’ambigu. Elle aime bien espionner les conversations, les faits et gestes des membres de la famille et surtout ceux de Dong-sik avec qui, très vite, elle entamera une liaison. Le ver est dans le fruit. La servante va bouleverser la vie de la famille qui va tomber sous son emprise****.

Ce film est présenté ici dans une version restaurée Haute Définition grâce au travail de la World Cinema Foundation, que préside Martin Scorcese, que l’on avait déjà évoqué ici . Le négatif de ce film a été retrouvé en 1982 mais deux bobines manquaient. Ce n’est qu’en 1990 qu’on découvrit une copie complète d’exploitation mais avec des sous-titres anglais rédigés à la main... Imaginez le travail alors à faire : réduire le tremblement de l’image, ôter les rayures et les poussières et, bien entendu, effacer les sous-titres.

À noter la qualité des Bonus, notamment le portrait dressé par la nouvelle génération de cinéastes sud-coréens à travers leurs souvenirs du film ou de l’homme qu’était ce réalisateur indépendant et iconoclaste qu’était Kim Ki-young.

Un film admirablement bien écrit, d’une rare virtuosité, impressionnant de maîtrise, à voir absolument et à figurer dans toute Blu-raythèque ou DVDthèque qui se respecte. Une des meilleures découvertes 2012.

Film (107’ – 111’ ) – Bonus : Deux ou trois choses que je sais de Kim Ki-young , film de Kim Hong-joon (22 cinéastes coréens évoquent leur rencontre avec le cinéaste et l’influence de son cinéma sur leur génération de réalisateurs) 48’ - La restauration (29’) - Blu-ray Carlotta/World Cinema Foundation

Film ♥♥♥♥1/2

Bonus ♥♥♥♥

* Il est décédé avec son épouse, et productrice, dans l’incendie de leur maison en 1998, à la veille d’une rétrospective à Berlin où il devait se rendre

** in " Documentary on Film People: Kim Ki-young ", Korean Film Archive, 1999

*** Bastian Meiresonne in le DP du film

**** Des témoins de l'époque racontent même, que le public, majoritairement féminin, insultait carrément la servante à chacune de ses apparitions à l’écran et que son interprète Lee Eun-shim a dû mettre un terme prématuré à sa carrière, tant le grand public la confondait avec son personnage

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