Pandora d'Albert Lewin en DVD

Le ton est donné dès le début. Nous sommes à la fin de l'été 1930, quand des pêcheurs ramènent dans leur filet deux corps

Ce sont les corps de Pandora et d’Hendrick van der Zee. C’est Geoffrey Fielding, un archéologue venu faire des fouilles dans la petite ville d'Esperanza, en Espagne, qui va nous conter l’histoire de cette Pandora. Cette femme dont tous les hommes tombent amoureux. « L’amour se mesure à ce que l’on accepte de sacrifier » nous rappelle Geoffrey car ce film est l’histoire d’un sacrifice.

Après avoir été critique de théâtre et de cinéma, Albert Lewin a travaillé comme scénariste. Il fut même responsable du département scénario de la Metro-Goldwyn-Mayer et fut l’un des plus proches associés de ce grand producteur que fut Irving Thalberg. Après le décès de ce dernier, il rejoindra la Paramount où il travaillera comme producteur avant de passer derrière la caméra en 1942. Avant Pandora , il a réalisé trois films : The Moon and Six Pence, d’après le roman de William Somerset Maugham ; The Portrait of Dorian Gray , d’après Oscar Wilde et The Private Affairs of Bel-Ami , d’après Guy de Maupassant. Albert Lewin est un intellectuel qui s’est toujours montré très exigeant dans le choix et le traitement de ses films. Il est aussi un érudit et un esthète. Il fut très ami avec des artistes comme Man Ray, Giorgio Di Chirico, Max Ernst, Salvador Dali, etc.

Pour Pandora , il s’est inspiré de la légende du Hollandais volant et du mythe de Pandore. Le Hollandais volant a été condamné pour le meurtre de sa femme à ne revenir sur terre que tous les sept ans et pour une durée de 6 mois et à errer sur les mers, allant de port en port, afin de trouver une femme prête à mourir d’amour pour lui. Quant à Pandore, la mythologie grecque veut que Zeus ait demandé à ce qu’elle soit créée pour se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Elle fut sculptée dans l'argile par Héphaïstos. Athéna lui donna ensuite la vie, lui apprit l'habileté manuelle et l'habilla. Aphrodite lui donna la beauté. Apollon lui donna le talent musical. Hermès lui apprit le mensonge et l'art de la persuasion, enfin Héra lui donna la curiosité et la jalousie.

Un film intelligent et somptueux

Mais revenons à ce magnifique film de 1951, dont la Direction de la photographie fut confiée à l’un des plus professionnels de l’époque : Jack Cardiff. Un grand spécialiste du Technicolor que nous avons déjà évoqué ici, à l’occasion de la sortie du Narcisse Noir ou des Chaussons Rouges , du talentueux duo Michael Powell et Emeric Pressburger. Geoffrey nous raconte que Pandora Reynolds est installée depuis quelques temps à Esperanza. Elle est pianiste et chanteuse, elle a joué à New York, à Londres, avant de s’établir ici. Elle est très entourée et magnifiquement incarnée ici par Ava Gardner dont la beauté généreuse et la sensualité ravageuse ne relève pas uniquement du scénario. Elle joue à merveille cette femme fatale et manipulatrice. Ils veulent tous l’épouser. Tout d’abord Reggie Desmarest qui se suicidera après qu’elle ait refusé.

Il y a également Stephen Cameron. Ce pilote automobile est venu à Esperanza pour battre le record du monde vitesse avec un bolide qu’il a mis deux ans à concevoir et à construire. Un soir du mois de mars, il lui fera connaître l’ivresse de la vitesse sur la route escarpée qui monte jusqu’au haut des falaises qui dominent Esperanza. Arrivé au point culminant, Stephen la demandera en mariage. Elle lui demandera alors, venant d’apercevoir un yacht étrange amarré dans la baie, « Que ferais-tu pour moi Stephen? Quel acte insensé commettrais-tu pour moi? » « N’importe quoi » lui répond-il. Le prenant au mot, elle lui demande de jeter à la sa voiture de course. Ce qu’il fera... Quand il lui propose de l’épouser dès le lendemain, elle lui rétorque que puisqu’ils sont le neuvième jour du troisième mois de l’année (le 9 mars), elle l’épousera le troisième jour du neuvième mois de l’année (le 3 septembre).

À peine de retour au village, Pandora intriguée par la présence de ce mystérieux yacht amarré au large abandonne Stephen et Geoffrey venu les chercher sur la falaise. Bien qu’il fasse nuit, elle décide de monter à bord de ce bateau et s’y rend à la nage malgré les exhortations de ses amis. Elle découvrira à bord de ce yacht, sans équipage, Hendrick van der Zee (incarné par James Mason), un être étrange et solitaire. Il peint un tableau qui a pour sujet Pandore dont le corps et surtout le visage ressemble trait pour trait, à son plus grand étonnement, à ceux de Pandora, pourtant ils ne se sont jamais vus. Hendrick a pris ce sujet parce qu’elle est « la déesse que tout homme désire en secret

Ce film porte en lui quelque chose de magique, de flamboyant. Certains plans, certaines scènes sont d’anthologie. Ces statues antiques sur la plage définissent un décor d’une extrême sophistication. Albert Lewin a su mélanger tradition, émotion, mythologie mais aussi la modernité?: record du monde de vitesse, jazz, le tableau de Pandora dans le goût de Chirico, le jeu d’échec créé par Man Ray. Et puis il y a la présence d’Ava Gardner qui est magnifiée ici dans ce qui fut son premier film en couleurs et qui déclara?: « Il ne serait pas exagéré de dire que ce film a définitivement changé ma vie ». Sans oublier ce très grand acteur, à la fabuleuse voix grave, que fut James Mason. Ces deux comédiens sont ici au sommet de leur art pour notre plus grand plaisir.

Un film romanesque, devenu mythique, à la mise en scène d’une rare élégance et magnifiquement tourné en Technicolor. Un des chefs-d’œuvre du septième art. À voir et à revoir dans cette version restaurée en haute définition. Un classique qui devrait figurer dans toute DVDthèque qui se respecte.

Film (118’) + Bonus – Un rêve de cinéma ?: une évocation du travail d’Albert Lewin, réalisée par Denis Ravasio, sur un texte de Pierre Olivier (6’) – Éditions Montparnasse

Film ♥♥♥♥♥

Bonus ♥♥♥

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