Route Irish de Ken Loach en DVD

Quand, en 2004, on vous propose de gagner 10 000£ par mois, non imposable, cela donne à réfléchir.

Le problème est que vous serez un de ces agents de sécurité qui travaillent, en Irak, à Bagdad, en pleine guerre, et le danger existe au quotidien.

Ken Loach et son scénariste habituel Paul Laverty se sont penchés sur le cas de Fergus et de Frankie, deux amis d’enfance, deux anciens militaires. Fergus a convaincu Frankie d’intégrer son équipe. Mais arrive ce qui devait arriver sur cette "Route Irish" qui relie l’aéroport à la "Zone Verte", la zone apparemment sécurisée de la capitale irakienne. La route la plus dangereuse au monde. En septembre 2007, Frankie est tué dans des circonstances étranges.

Un peu à la manière d’un thriller, Fergus va essayer de comprendre comment cela a pu arriver. Il ne croit pas que Frankie « était au mauvais endroit au mauvais moment. » car pour lui, Frankie « a toujours eu de la chance. » C’est de Liverpool, où il est retenu, qu’il va mener l’enquête.

Ce film confirme la volonté de Ken Loach de changer légèrement de style, tout en continuant à dénoncer les moindres dérives du système britannique. Son avant-dernier film Looking for Eric (chroniqué ici , en son temps), avec le très étonnant Éric Cantona, nous l’avait démontré. Ken Loach reste un formidable directeur d’acteurs et Mark Womack, qui incarne Fergie, fait une prestation d’une très grande qualité. Ce comédien, qui a surtout joué pour la télévision britannique, mériterait d’être vu plus souvent au cinéma.

Un très bon film qui aurait mérité d’avoir de véritables bonus.

Film seul - Diaphana

Film ♥♥♥♥

No Bonus

A propos de Route Irish par Paul Laverty, scénariste du film :

« Nous connaissons tous le rituel selon lequel la dépouille d'un soldat mort est rapatriée d'une terre étrangère : une musique solennelle, le drapeau national, une haie d'honneur et des saluts militaires, le tout dûment retransmis par les médias nationaux. Hommes politiques et généraux déversent des paroles de consolation à l'intention des familles éplorées dont bien des membres sont si jeunes qu'ils tiennent des bébés dans leurs bras. Il en fut autrement pour Deely, la soeur de Robert, ex-parachutiste, victime d'une embuscade en Irak. Il n'y avait ni fanfare ni drapeau ni journalistes, et pas la moindre question. Autant que l'on sache, sa mort n'a été consignée sur aucune liste.

La raison en est simple. Robert n'était plus un parachutiste, mais un agent de protection privé. Certains utilisent le terme soldat privé, ou guerrier contractuel, ou encore consultant pour la sécurité. Les Irakiens appellent ça un mercenaire. Le métier de la guerre est en train d'être lentement et délibérément privatisé sous nos yeux. C'est ce que nous dit le cageot auquel Robert a eu droit en guise de cercueil. C'est aussi ce que disent les statistiques.

Patrick Cockburn, spécialiste reconnu de l'Irak, a estimé qu'il y avait, au plus fort de l'occupation, environ 160.000 agents privés étrangers dans le pays. Beaucoup d'entre eux, jusqu'à 50.000 peut-être, étaient des gardes de sécurité lourdement armés. Sans leur appui, la conduite de la guerre et l'occupation qui s'en est suivie auraient été impossibles. Grâce à Paul Bremer, chef de l'Autorité provisoire de la Coalition, nommé par les Etats-Unis, chacun de ces agents a bénéficié de l'immunité vis-à-vis de la loi irakienne, par le biais de l'ordonnance 17 qui a été imposée au nouveau parlement irakien (l'ordonnance 17 a été en vigueur de 2003 jusqu'au début de 2009). Pendant que les agents de base risquaient leur peau sur la Route Irish, les dirigeants de leurs sociétés engrangeaient des fortunes.

Comme me l'a dit un agent de sécurité, "ce pays puait le fric". Pas étonnant que les soldats sous-payés, tout comme les hommes des forces spéciales d'élite, aient été si nombreux à rejoindre ces entreprises militaires privées. Ils voyaient là une occasion unique de "se faire du blé".

Nous nous sommes habitués à voir les images de carnage "de là-bas". Nous sommes accoutumés aux histoires de milliards qui disparaissent, à la cupidité des entreprises, aux abus, à la torture et aux prisons secrètes. Mais "là-bas" se rapproche de chez nous. L'Irak, "nos gars" l'ont dans la tête. C'est avec stupéfaction que j'ai appris, par la fondation Combat Stress qui vient en aide aux anciens militaires souffrant d'un syndrome de stress post-traumatique, qu'il faut environ 17 ans pour que ces troubles se manifestent. La fondation (de même que l'armée américaine) se prépare à une recrudescence massive du phénomène dans les prochaines années.

Même si l'ordonnance 17 a été révoquée en Irak, son esprit domine encore : le scandale de l'impunité, les mensonges, le mépris de la loi internationale, le non-respect de la Convention de Genève, les prisons secrètes, la torture, les meurtres, le million de morts. J'imagine les instigateurs des crimes ici énumérés, Bush, Blair, Rumsfeld et compagnie, encaissant des millions pour quelques discours prononcés dans des dîners et créant leurs fondations interconfessionnelles. C'est ainsi que nous nous sommes interrogés sur l'ordonnance 17 et sur ses effets chez nous. La guerre d'Irak dans un jardin anglais... »

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