Borgia : un nom, une famille, deux séries

Showtime vs Canal +,deux poids lourds de la production s'attaquent aux Borgia qui reviennent à la TV des deux côtés de l'Atlantique, au résultat inégal.
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Borgia, un nom qui suscite fantasmes et controverses, qui symbolise la dépravation d'un pouvoir papal. Un nom régulièrement mis en images et en scène. Deux séries sortent parallèlement," Borgia" contre "The Borgia"

Les Borgia :

Petit rappel historique sur ce nom, les Borgia. Il est le nom italianisé de la famille Borja, originaire d'Espagne, qui a eu une grande importance politique dans l’Italie du XVe siècle. Elle a fourni deux papes, Calixte III et Alexandre VI. Et c'est à partir de l'avènement du second nommé que la véritable histoire des Borgia commence avec toute sa litanie de fantasmes, de contrevérités de mensonges mais qui font les beaux jours des écrivains, scénaristes... Les Borgia furent accusés pêle-mêle d'empoisonnement, de fratricides, d'incestes... .Cependant, s'ils n'étaient pas des saints, les Borgia doivent aussi leur sulfureuse réputation à leurs ennemis d'alors, les autres puissantes familles de la Péninsule (Sforza, Orsini, Médicis, Colonna, et on en passe tellement il y en a) et qui étaient loin d 'être irréprochables. Ce qui donne intrigues, complots, meurtres, guerre de pouvoir, bref, tous les ingrédients pour faire une série...

Showtime vs Canal + :

Mais encore Neil Jordan vs Tom Fontana . Un combat de poids lourds... sur la feuille et seulement sur la feuille car force est de constater que la production Canal + a du mal à tenir la distance face à Showtime , le premier ayant pourtant traité la saga en 12 épisodes contre 9 pour le second. Et c'est peut être là, la première différence notable. En effet, Tom Fontana et ses acolytes se sont creusés les méninges pour écrire douze épisodes...ce qui donne des dialogues interminables, une élection papale qui n'en finit pas, ça tourne en rond et ça ne progresse qu'à la vitesse d'un escargot ayant un vent de face. Peu à peu, le spectateur décroche totalement de l'histoire qui finit par lasser car faite de minables petites intrigues, de personnages aussi inintéressants les uns que les autres car se ressemblant de trop. Tout cela donne un ensemble de plus en plus plat au fil des épisodes et seuls les épisodes 8 et 9 offrent un sursaut qui laissent entrevoir un espoir d'intensité mais la série retombe dans ses travers pour offrir un spectacle au relief désespérément plat.

La version Showtime va plus directement au principal sans s'encombrer de fioritures. Les personnages sont beaucoup plus marqués, plus caractérisés mais aussi plus ambigus. Les intrigues sont beaucoup mieux menées et font décrocher des sourires tant le cynisme est omniprésent que ce soit chez Rodrigue Borgia (alias Alexandre VI) ou chez son fils Césare. Mais les adversaires de la famille Borgia n'ont rien à leur envier, le duc de Milan est un ignoble usurpateur, son cousin et mari de Lucrèce, un mari vil et violent là où il n'est qu'un faible impuissant dans la version Canal. Les Médicis, à travers notamment Machiavel , sont bien plus omniprésents sur la scène contrairement à la version européenne où Machiavel n'apparaît pas du tout. Et comment peut-on se passer d'un personnage aussi éminent que Machiavel même si celui-ci officie à Florence?

La réalisation :

Celle de Canal souffre là aussi de la comparaison. De trop peu décors extérieurs et qui ressemblent à des peintures murales pour certains d'entre eux, (en hommage aux artistes peintres de l'époque?) Car oui, si l'on est encore au Moyen Age pour peu de temps, l'on est aussi à la Renaissance avec tout ce que cela engendre de renouveau artistique que Showtime et Neil Jordan semblent avoir compris et bien mieux mis en valeur avec plus de couleurs chatoyantes que l'éternel et fadasse marron de Canal. Si maintenant les américains maîtrisent mieux l'histoire européenne que les européens eux mêmes..

Par ailleurs, la version américaine se donne le droit et l'autorisation d'aller voir un peu ce qui se passe à l'extérieur des murs du Vatican et ça fait vraiment du bien là où Tom Fontana a confiné sa série entre les murs du Saint Siège, étouffant. La réalisation Showtime est plus enlevée, plus aérée, ne se contentant pas de mettre une caméra sur un trépied comme semble l'avoir fait celle de Canal qui paraît être d'un autre temps...

Là où les deux séries se rejoignent, c'est dans le plaisir qu'elles ont à montrer les supposées violentes mœurs de l'époque, une vie sexuelle débridée avec une longueur d'avance pour les européens qui font preuve d'une certaine imagination notamment dans la mise à mort de condamnés.

Le casting :

N'est pas Jeremy Irons qui veut. Et cet Alexandre VI là, en résumé, il a de la gueule. Jérémy Irons maîtrise tout l'art du sarcasme, de la naïveté feinte, d'un cynisme montant crescendo et d'une grande classe. Il fait un pape raffiné contrairement à la version Canal ( John Doman ) où s'il manipule également, passe aussi et avant tout pour un rustre. Et au niveau classe...

A comparer également les deux Cesare se sacrifiant tous les deux pour l'ambition du père ( Mark Ryder (II) / François Arnaud ) . D'un côté (Canal) un Cesare qui sort tout juste de l'adolescence, un aspect juvénile, qui se flagelle à la moindre faute commise, fougueux, irréfléchi qui se veut torturé pris entre ses obligations et ses envies mais moyennement interprété. De l'autre, un Cesare barbu, désabusé par ses devoirs imposés par son père, cynique, la main armée du pape qui donne un personnage avec beaucoup plus d'épaisseur au point que l'histoire tourne parfois plus autour de lui que d'Alexandre VI.

Mais le sommet de l'erreur de casting dans la série Fontana provient du rôle de Lucrèce et de son interprète Isolda Dychauk . Elle est juste insupportable de mauvais jeu, de mimiques à n'en plus finir, de grimace sur grimace, bref elle résume à elle seule tous les travers de cette coproduction européenne.

En résumé, si ni l'une ni l'autre ne révolutionne le genre série historique (Rome, Tudors) inutile de faire un dessin, Showtime au vu de cette première saison, a largement remporté la première manche. Une série à voir en V.O bien entendu.

Liens :

Canal+ BORGIA

The Borgias - Showtime

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