Film Portier de nuit : subversif et dérangeant

Censuré à sa sortie dans de nombreux pays, le film de la réalisatrice italienne Liliana Cavani interpelle mais dérange tout autant par son parti pris
Advertisement

Voué aux gémonies par la critique, le long-métrage « Portier de nuit » possède cependant des qualités, ne serait-ce que pour avoir bousculé certains tabous ou rien que pour son audace. Mais, les angles choisis sont parfois ambigus...

Synopsis

Maximilian est portier de nuit dans un hôtel hébergeant des anciens nazis. Lucia accompagnant son mari, chef d'orchestre, loge dans cet hôtel. Maximilian reconnaît en elle une ancienne déportée qui était sa maîtresse. Lucia se trouve attirée par son ancien bourreau et redevient la maîtresse de Maximilian. Mais ils sont traqués par d'anciens nazis qui tentent de faire oublier leur passé.

Le film

Sorti pour la première fois en 1974, « Portier de nuit » ressort actuellement sur les écrans en version restaurée. Subversif, provocateur, ce long-métrage peut paraître aujourd'hui quelconque à beaucoup qui se diront qu'ils ont vu bien pire depuis. Oui mais, en 1974, ce n'était pas le cas. Oui mais, ils restent rares les films qui osent parler d'une relation sado-masochiste entre le bourreau/geôlier et sa victime qui plus est entre un SS et une juive.

Sorti sur les écrans en 1974 mais réalisé en 1973, « Portier de nuit » et sa réalisatrice Liliana Cavani décortiquent un syndrome qui venait tout juste de prendre naissance cette même année à savoir le Syndrome de Stockholm . En avait-elle conscience ? Quoiqu'il en soit, c'est bien de cela qu'il s'agit, de l'emprise totale du geôlier sur sa prisonnière aussi abject et tortionnaire fut-il. Et cette relation tourne en une relation amoureuse sado-maso dans laquelle l'on voit tour à tour la sublime Charlotte Rampling alias Lucia rejeter avec violence son amant-bourreau et lui faire l'amour. Où l'on voit cette même Lucia euphorique puis plongée dans une profonde mélancolie. Les deux visages du sentiment haine/amour qu'elle ressent envers Max interprété par Dirk Bogarde . Celui-ci va jusqu'à se justifier en comparant leur relation à l'histoire de Salomé , racontée dans les deux premiers évangiles synoptiques (Matthieu 14, 3-12 et Marc 6, 17-29). Elle est inséparable du destin de Jean-Baptiste Cette princesse est une jeune danseuse qui, sous l’influence de sa mère Hérodiade, obtient du tétrarque Hérode la décollation du prophète. Sans doute que cette comparaison a du, en son temps, choquer beaucoup d'âmes.

Cette référence biblique renvoie à une des scènes les plus marquantes du film, Lucia, alors prisonnière, interprétant une chanson de Marlene Dietrich , coiffée d'une casquette nazie et d'un pantalon à brettelles, seins nus, devant un parterre d'officiers nazis. C'est à ce moment que Max lui remet la tête d'un prisonnier qui l'avait importunée. Cette scène n'est pas sans rappeler des scènes du film de Luchino Visconti , les damnés . Ainsi, une des tendances du cinéma des années 60/70 était de créer un rapport étroit entre nazisme, fascisme et sexualité, une sexualité fondée sur le sado-masochisme, violente et décadente à l'image du film de Pasolini , Salo ou les 120 journées de Sodome qui sortira en 1975 et se montrera bien plus choquant.

Outre cette relation évoquée qui peut, à juste titre, choquer, le film dérange par son absence de réalisme sur ce que fut réellement la vie des prisonniers dans les camps de concentration. On se croirait partout sauf dans un camp d'extermination seulement rappelé par les uniformes nazis et les pyjamas rayés des prisonniers qui n'ont l'air de ne rien ressentir. Et le parti pris de la réalisatrice de nous montrer que les nazis sont encore les maîtres du jeu 30 ans après la fin de la guerre peut laisser pantois. Certes, les années 70 sont encore une période où beaucoup font l'autruche sur ce qui s'est passé durant le second conflit mondial mais de là à les voir éliminer des témoins gênants avec toute la liberté d'action.... La réalisatrice semble avoir elle même oublié que la traque des nazis avait commencé dès le lendemain de la fin du conflit. Faut-il voir une allégorie : beaucoup de nazis ayant réussi à fuir ou/et surtout ont été aidés dans leur fuite pour leurs compétences notamment scientifiques et étaient libres d'agir à leur guise.

Par ailleurs, est-il possible d'imaginer que les gens embrassent les causes les plus abjectes juste pour pouvoir assouvir leurs instincts sexuels les plus bas ? Liliana Cavani paraît par instant le croire réduisant le nazisme comme prétexte à un assouvissement voire un épanouissement de pulsions sexuelles.

Enfin, comparer le destin tragique de Max et Lucia à celui de Tristan et Iseult ou encore Romeo et Juliette semble inepte. Ces deux derniers couples étaient réellement amoureux, Lucia elle est bien sous l'emprise de son bourreau, ce qui paraît être une différence fondamentale.

  • Film : «Portier de nuit »
  • Voir la bande-annonce
  • Réalisateur : Liliana Cavani
  • Acteurs : Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Philippe Leroy
  • Genre: Drame noir
  • Durée : 1h 58 min
  • Sortie en salles: 03 avril 1974
  • Reprise en salles : 03 octobre 2012
  • Société de distribution Solaris Distribution
  • Nationalité : Americano/italienne
  • Interdit en salles au moins de 16 ans
Advertisement
1

Culture