La numérisation et la mémoire en péril

Ou quand le futur peut être un danger pour le passé...
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Qu’est-ce que numériser? Numériser est le processus par lequel se crée une image numérique c'est-à-dire contenue dans l’ordinateur à partir, par exemple, d’un document ou une photographie. La numérisation est donc une technologie qui permet la conversion de documents papier ou microfilms en documents électroniques.

Des avantages incontestables

A première vue, la numérisation ne semble présenter que des avantages. Elle prolonge la conservation et la préservation d’un fond d’archives ou d’un patrimoine. Elle limite la consultation des documents fragiles en permettant l’accès à distance et accroit ainsi leur durée de vie. Elle donne la possibilité à tous et toutes de consulter, d’étudier et faire des recherches sur des archives ou documents sans que ceux-ci soient manipulés et limitent donc les risques d’altération. Enfin, elle paraît résoudre de nombreux problèmes de stockage. Au vu de ces points cités, la numérisation ne peut être que bénéfique et ses atouts incontestables. Mais cette technologie a aussi ses limites.

Un espoir d'éternité réduit à peau de chagrin

Outre l’investissement de départ qui peut être très lourd pour une société, un institut ou une institution, le coût des infrastructures pour stocker les fonds numérisés, locaux qui doivent être normalement propres et stables sur un plan climatique, peut être élevé ne serait-ce que par la consommation d’énergie.

Mais, et c’est sur ce point que peut résider tout le paradoxe de la mémoire numérique, celle-ci est loin d’être infaillible. A ses débuts, tout le monde avait vu dans la numérisation la solution à la sauvegarde des archives et par extension à la sauvegarde de la mémoire de l’Humanité. Or, des données numériques stockées sur CD ou sur disque dur ne sont pas conservables sur du long terme. On estime entre cinq et dix ans la durée de vie de ces supports. Ainsi, tout document qu’il soit personnel, familial ou historique, est exposé au risque d’usure et par conséquent de perte de données. Quant aux CD ou DVD enregistrables, ils se détériorent rapidement sans même avoir été utilisés et le Blu-Ray, technologie pourtant plus récente, ne paraît pas être plus fiable. Ainsi, si beaucoup ont cru ou croient encore que l’archivage électronique est synonyme d’éternité, cette croyance s’avère fausse. Aujourd’hui, la seule solution à ce problème de pérennité, à cette défaillance des contenus numériques, cette solution semble être le transfert constant des données sur des supports neufs mais cette politique coûte chère et beaucoup ne peuvent se le permettre.

Il est donc de plus en plus délicat d’associer en une seule expression les mots «archivage» et «électronique» qui, en l’état actuel des capacités de durée de la numérisation, peuvent apparaître comme un oxymore. Par prudence, on lui préfère désormais l’expression «stockage de données» qui efface toute notion d’archivage et une illusoire pérennité. Aussi, s’il n’a jamais été question de passer à la broyeuse tous les documents numérisés, cette nécessité de conserver écrits, photographies ou plans sur support physique, est aujourd’hui d’une actualité encore plus urgente au risque de perdre toute trace de l’Histoire, de notre histoire, petite ou grande. Cette mémoire qui paraissait être la garante de nos propres défaillances, s’avère donc être d’une grande fragilité.

Le numérique désincarne t-il le document?

Enfin, se pose, vis-à-vis du document électronique, une question d’éthique: est-ce que numériser un document entraîne systématiquement la dénaturalisation de ce dernier? Certains le pensent et s’appuient sur le terme dématérialisation pour justifier leur position. En effet, numériser implique un changement de langage. D’un langage écrit, donc composé de lettres, le document se repose, après numérisation, sur un langage binaire se résumant à une suite de 0 et de 1. De fait, le document original est dématérialisé car vide de toute matière concrète ou physique, ce qui paraît aller dans le sens d’une dénaturation complète du texte. Cependant, cet argument s’il est recevable par rapport à l’authenticité du document et son support, ne peut se faire valoir sur le contenu même qui normalement doit rester authentique, donc transmissible dans son intégralité. En revanche, il est un domaine où l’authenticité peut être mise à mal. Ce domaine est celui de la photographie. Sans rentrer dans le débat des couvertures de magazines, féminins notamment, où nul n’ignore désormais que chaque portrait est moult fois retouché jusqu’à en perdre toute authenticité, toute photographie peut être recadrée, redimensionnée, toute photographie peut se voir aisément enlever ou ajouter un élément avec l’aide de logiciels adéquats et peut mener à de dangereuses déviances. Dans ce domaine, il paraît aussi important de garder trace des originaux au risque de voir des apprentis sorciers jouer avec l’Histoire.

Comme toute technologie, la numérisation, si elle comporte d’indéniables avantages, a donc aussi ses inconvénients voire ses dangers et si nous ne prenons pas garde, si nous ne restons pas vigilants face au danger du tout numérique, qui sait ce qu’il restera demain de notre Histoire, de notre mémoire?

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