Livre : « Makhno et sa juive » le procès inique de Joseph Kessel

Qu'a-t-il bien pu se passer dans la tête du grand écrivain Joseph Kessel pour intenter un tel procès à Nestor Makhno, l'anarchiste ukrainien ?
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Publié en 1926, « Makhno et sa juive » trace un portrait totalement erroné du révolutionnaire Nestor Makhno, se basant pour cela sur des sources de journalistes monarchistes et de l’intox bolchevique. Ce livre fut sans doute la plus mauvaise inspiration de Joseph Kessel

Synopsis :

Dans un café parisien, un réfugié Russe raconte une étrange histoire : celle du bandit Makhno, célèbre pour sa cruauté et sa soif de sang, qui fut un jour envoûté par la pureté d'une jeune fille juive et la fière résistance qu'elle lui opposait. Séduit par son passé, si proche du sien, et touché par son innocence, le cruel Makhno se laissa aller à l'amour...

Makhno dans le roman de Kessel :

En ces temps de guerre et de révolution, les exactions se multiplient et sous le plume de Joseph Kessel , Makhno semble être le pire assassin de cette période. Dans ce portrait impitoyable, Il est décrit comme un bandit cruel, pilleur, ne s’attaquant aux riches que pour les voler et les tuer. Il égorge, empale, viole, tue tous les habitants des villages qu’il traverse avec ses troupes. Et le must du roman, Nestor Makhno assassine à tour de bras les juifs. Ainsi, Kessel écrit au sujet de l’anarchiste ukrainien « Makhno n'aimait pas les juifs. Si tuer des orthodoxes lui était un simple plaisir, massacrer les juifs lui apparaissait comme un véritable devoir. Il l'accomplissait avec zèle ». ce qui fait de lui un antisémite de la première heure qui ne devra sa rédemption à une jeune juive captive, Sonia dont il tombera amoureux. Voilà pour le roman.

Qui était Nestor Makhno ?

Né le 26 octobre 1889, Nestor Makhno fut le leader d’un mouvement insurrectionnel entre 1917 et 1921, dont la bourgade de Goulaï Polie, à l’Est de l’Ukraine, ville natale de Makhno et qui fut le centre du mouvement révolutionnaire paysan et ouvrier appelé l Makhnovtchina Ce mouvement lutta d’abord contre les occupants austro-hongrois puis après les avoir chassé, Makhno et ses troupes luttèrent contre les Blancs de Denikine et Wrangel enfin contre l’armée Rouge commandée par Léon Trotsk y anciennement son alliée. Mais Nestor Makhno étant dangereux pour le pouvoir bolchevique central, celui-ci décida de détruire son mouvement. Makhno dut prendre la fuite en 1921 pour finir par se réfugier à Paris où il mourut en exil le 24 juillet 1934 et enterré au Père Lachaise.

Comment joseph Kessel s’est fourvoyé :

Kessel publie donc Makhno et sa juive en 1926. Or, une des principales sources de l’écrivain est un «document» publié en 1922 par un officier blanc, Guérassimenko, expulsé de Tchécoslovaquie en 1924 pour espionnage en faveur des bolcheviks. Comme quoi, être blanc et bolchevique ne semblait pas incompatible comme il ne semblait pas incompatible que bolcheviques et monarchistes se mettent d’accord pour salir l’image de celui qui les a soit battus soit fait trembler lors de nombreux combats.

Malgré les démentis et les protestations, Kessel, qui découvrira alors que son ennemi vivait très près de chez lui mais ne se donnera pas la peine d’aller le voir et de s’expliquer avec lui, persistera dans son erreur en publiant en 1927 un nouvel opus, « les cœurs purs » sur le soi disant antisémitisme de Nestor Makhno. Pour appuyer ses dires, il se repose de nouveau sur un article publié en 1922 à Berlin par un journaliste blanc du nom d’Arbatov qui ne peut donc être fiable.

Makhno et les juifs :

Nestor Makhno, s’il n’était « pas un ange » selon les propres termes de Voline, n’était donc pas non plus antisémite. Pour preuve, il faisait fusiller ses propres camarades lorsque ceux-ci se transformaient en pogromistes. En outre, dans l’état major même de Makhno, on trouvait des anarchistes juifs comme Léon Zinkovsky commandant de l'escorte personnelle de Makhno lors de son exil, Isaac Téper ,rédacteur du journal "La voix du Makhnoviste" à Kharkov en 1920, Taranovsky qui fut le dernier chef d'état-major du mouvement pour ne citer que trois d’entre eux.

Enfin et pour conclure avec cette ineptie sans fondement lancée par Kessel, et selon les propres termes de l’historien Pierre Miquel parlant deM. Tchérikover : « L'éminent écrivain historien juif, M. Tchérikover, n'est ni révolutionnaire ni anarchiste. Il est simplement un historien scrupuleux, méticuleux, objectif. […] Voilà ce qu'il répondit, textuellement, à ma question s'il savait quelque chose de précis sur l'attitude de l'armée makhnoviste et de Makhno lui-même, particulièrement à l'égard de la population juive : "Il est incontestable que, parmi toutes les armées, y compris l'armée rouge, c'est l'armée de Makhno qui s'est comporté le mieux à l'égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. (...) Ne parlons pas des pogromes soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C'est calomnie ou une erreur.»

Ainsi, Nestor Makhno, que ses partisans appelaient batko, est réhabilité dans la vérité historique et il est bien dommage qu’un écrivain tel que joseph Kessel se soit fourvoyé à ce point, aveuglé par sa haine de Makhno.

Source : article Sur les traces de «Makhno l'égorgeur» - Libération de Jean Pierre Thibaudat, le 25 décembre 2003

Livre :" Nestor Makhno, le cosaque libertaire, 1888-1934 » d'Alexandre Skirda, Editions de Paris

2005, 498 pages.

Livre « Les anarchistes » de Pierre Miquel, éditions Albin, 2003, 338 pages

Livre : « Makhno et sa juive » de Joseph Kessel, éditions Folio, 2003, 97 pages

Livre : « Makhno et la révolte anarchiste » D’Yves Ternon, éditions Complexe, 1992, 192 pages

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