L'Enfant-Pain d'Agustín Gómez-Arcos : écrire le traumatisme

Ou la création littéraire comme moyen d'échapper à la dictature franquiste...
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L'écriture d'Agustín Gómez-Arcos ne peut se départir des thématiques ayant trait à la guerre civile espagnole. L'entièreté de son oeuvre romanesque semble principalement motivée par le conflit ; on y décèle la prégnante nécessité de cristalliser le traumatisme que celui-ci a engendré au cours des interminables décennies franquistes. Si une telle « posture » littéraire est loin d'être exceptionnelle en ce sens qu'elle s'inscrit dans une longue tradition de « récits de guerre » – qu'ils soient contemporains ou non des conflits qu'ils évoquent –, elle en reste précisément infiniment éclairante sur ce qui constitue la spécificité de l'Homme et l'essence même de la littérature.

Un bref résumé

L'Enfant pain , roman rédigé par un Gómez-Arcos en exil et publié pour la première fois en 1983, se veut écho – aux tonalités étonnamment nouvelles – des conséquences de la « victoire » nationaliste sur les différents membres d'une famille républicaine. Le protagoniste, « petit dernier » d'une famille de sept enfants, découvre avec candeur les affres de l'après-guerre qu'occasionnent la mort et le deuil, l'absence, le mépris, la haine et la famine. Deux de ses frères ont combattu au front avant d'être emprisonnés. À l'issue du roman, le deuxième des fils (Manolo) n'a toujours pas réintégré le domicile parental, tout le monde craint une exécution imminente. Le frère ainé (Paco) revient de la guerre métamorphosé par l'affliction physique et morale. La soeur ainée de la famille (Maria) subira elle aussi l'enfermement en raison d'un engagement non dissimulé du côté républicain avant d'être libérée. Le père (Manuel), autrefois Maire très respecté du village, est destitué et condamné aux travaux agraires des plus avilissants en compagnie de ses fils adolescents José et Angelo tandis que la mère (Dolorès), jadis boulangère, se retrouve sans emploi ou condamnée à travailler à la solde des nationalistes. Lola, la cadette des soeurs, apparait comme une figure « plus épargnée » de par sa défiance envers la chose publique et son refus total d'engagement ; elle partage néanmoins le triste sort de ses proches. En raison de ses obédiences républicaines, l'honneur et la réputation de la famille se voient ternies au quotidien par les nationalistes qui occupent désormais les fonctions importantes de la vie rurale et s'octroient nombre de privilèges. C'est dans cette atmosphère effroyable que les membres de la famille doivent réapprendre à vivre.

La fiction comme exutoire

Les événements relatés dans le roman, corollaires de la guerre civile, la défaite républicaine d'avril 1939 et l'instauration progressive du régime franquiste sont introduits dans la fiction pour leurs aspects traumatiques. L'écriture dans ce cas n'est autre qu'une volonté de s'abstraire aux conséquences événementielles, comme un sursaut absolu « d'ipséité » et elle devient par conséquent un moyen d'appropriation des faits et d'une histoire en vue d'accéder à son propre salut. La fiction littéraire n'est-elle pas précisément ce qui permet aux auteurs d'exorciser les traumatismes qu'ils subissent et de pallier l'effroi auquel il les contraint ? Le roman – et a fortiori toutes les instances qui le composent – est toujours le fruit d'une construction : il supporte très volontiers la mise en forme de la douleur humaine, sa réorganisation salutaire. Les personnages, entités fictives, sublimées et romanesquement cohérentes, sont davantage passibles de « refouler » le traumatisme que les individus de chair et d'os. D'où la fiction comme exutoire...

Quelques rapides éléments d'analyse

  • La notion d'identité(s)
incipit

  • La focalisation

  • La thématique de l'absence et du deuil

Si par son retour auprès des siens Paco cesse « d'être exclusivement un nom de la mythologie familiale » (p. 125), il n'en va pas de même pour Manolo, figure absolument absente d'un bout à l'autre du roman et qui ne trouve une existence « tangible » qu'à travers les souvenirs de l'enfant et les conversations entre les différents personnages. Dès lors, c'est par la hantise de son absence, à laquelle toute la famille est en proie, que Manolo est élevé au rang d'instance traumatique. Aux prises avec la mort, il incarne pour les autres la crainte de la disparition, du deuil et de manière générale toute la tragédie républicaine puisqu'il est en passe de devenir, à la fin du roman, l'un des nombreux desaparecidos de la dictature franquiste.

Mais le deuil dans l'écriture d'Agustín Gómez-Arcos acquiert des aspects bien plus tragiques puisque celui-ci est littéralement « confisqué » aux républicains : ils demeurent en effet dans l'interdiction ou dans l'incapacité de revendiquer leurs morts, de les chérir et d'honorer leur mémoire. Ainsi, par cette spoliation mémorielle, la guerre civile espagnole et le régime franquiste ont fait de la mort un traumatisme à part entière pour les républicains, et non un « simple » événement indissociable de l'aventure humaine.

  • Le roman comme « espace mémoriel »
L'Enfant pain analepses a fortiori

Par cette volonté clairement affichée de repousser les sévices identitaires et de ne pas laisser sombrer la mémoire républicaine sous le « travestissement » nationaliste – une histoire personnelle contre l'Histoire officielle – Agustín Gómez-Arcos use de son roman comme d'un moyen mnémonique puissant qui transmet une vérité par la fiction, une trace incontestable du drame espagnol tel qu'il a pu se jouer au grand dam de tout un peuple. L'auteur, en s'efforçant de mettre au jour autant qu'en scène les cicatrices d'un tel événement, s'ancre dans l'Histoire littéraire en effectuant son propre « devoir de mémoire ». Il pourrait ainsi s'écrier à l'instar d'Angelo Rinaldi, commentateur de Primo Levi, que « si la littérature n'est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, elle n'est que futilité. »

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