Al-Jazeera, la CNN panarabe

La chaîne d'information Al-Jazeera joue un rôle-clef dans la diffusion de l'information au Moyen-Orient mais aussi dans le reste du monde.
9

Il était une fois, dans un pays lointain, un peuple de pêcheurs nommés les Qataris. Une nuit, leur émir découvrit sous la roche mille et un trésors. Du roi saoudien, son puissant voisin, ces richesses nouvelles attisèrent la colère. Soucieux de rappeler qui sur le désert détenait suprématie, le grand royaume lança moult offensives contre les Qataris. Pour protéger les siens, l’émir donna l’ordre que soit forgée dans l’onde une lucarne magique: Al-Jazeera était son nom et son pouvoir, puissant, celui de relayer l’information.

Comment ne pas verser dans le fabuleux tant est fantasmatique l’image que se fait l’Occident d’Al-Jazeera. Prisme exotique terrifiant: talisman ésotérique pour logo, langue à la musicalité rugueuse, tribune d’une ombre capable, d’un battement d’aile, de souffler deux ziggourats newyorkaises…

La chaîne qatarie joue pourtant un rôle inédit dans le champ panarabe. En ce début de XXIe siècle, elle est clef de compréhension de l’ordre international.

En 2004, le Times intégrait Al-Jazeera à la liste des 100 personnalités les plus influentes du monde.

Aux origines

Début des années 1990. Pétrole et gaz naturel font la fortune du Qatar. L’émirat nourrit d’ambitieux desseins: diversification économique, donner corps à quelques velléités démocratiques, contrer l’hégémonie saoudienne voire s’imposer sur la scène internationale. Fin stratège, son dirigeant, Hamad Bin Khalifa Al-Thani, voit dans la télévision le moyen d’atteindre ces objectifs. Ainsi naît, en 1996, la chaîne satellitaire d’information Al-Jazeera – comprendre ‘La Péninsule’. Cette référence baptismale à la géographie qatarie est significative: la chaîne sera la vitrine du pays.

Une ligne éditoriale audacieuse

Au cœur d’une région où les médias servent la propagande, Al-Jazeera détonne. Son ambition? Proposer, en langue arabe, une information fiable et objective. « L’opinion et son contraire », ligne éditoriale en forme de devise… so british ! L’émir fait appel à des arabes formés à la BBC. Cette fine fleur du journalisme (à laquelle le pouvoir témoigne sa confiance en supprimant le Ministère chargé de la censure) est pétrie de nationalisme arabe mais acquise au modèle libéral. Audacieuse, elle met sur pied, entre autres programmes: A contre courant , talk-show sulfureux grâce auquel le concept de duel politique prend place dans l’espace médiatique panarabe et La Charia et la vie , animée par Al-Qaradawi, autorité spirituelle qui lève l’anathème relatif au débat religieux en donnant la parole à des penseurs de l’Islam antagonistes. Al-Jazeera, ce sont aussi des signes ostentatoires de progressisme: plateaux où se relaient voiles et décolletés plongeants; première chaîne arabe à consacrer deux femmes reporters, l’une musulmane, l’autre chrétienne.

Le public arabe au rendez-vous

En choisissant de se distinguer radicalement du reste des médias régionaux, cette bulle d’oxygène trouve son public à travers le Moyen-Orient. Les fatwas ont beau fleurir et, comme en Arabie Saoudite, interdire l’usage des paraboles, le public arabe, passé maître dans la culture du ‘champignon de toit’, étanche sa soif de flux par-delà la Loi. Dès son lancement, la chaîne séduit 20 millions de téléspectateurs!

Scoops!

Al-Jazeera ne doit pas son succès à sa seule liberté de ton. En multipliant les scoops, elle s’impose comme incontournable héraut de l’info.

2000, Seconde Intifada. Al-Jazeera fait parler d’elle en diffusant les images chocs d’un enfant palestinien agonisant. Or, lorsque ‘La Péninsule’ pointe du doigt la répression israélienne, c’est sans occulter les problèmes que pose la gestion du Fatah. A ce souci d’exhaustivité, le public arabe répond par l’engouement. 30 millions de téléspectateurs!

L’après 11 septembre marque un tournant: celui de la consécration internationale. Cinq jours après les attentats, la rédaction reçoit le communiqué d’un dénommé Ben Laden. Elle le diffuse. Les projecteurs occidentaux se braquent sur ‘La Péninsule’, vers laquelle ne cesseront plus d’affluer les messages de l’homme le plus recherché au monde.

Puis les Etats-Unis attaquent l’Afghanistan. Les journalistes occidentaux bénéficient d’un accès au territoire limité. D’un solide réseau, Al-Jazeera tire le quasi monopole des images et entretiens de guerre.

2003, Irak. Al-Jazeera achève de s’imposer comme grand média international. A la demande du Président Bush, les journalistes occidentaux quittent le territoire ennemi. CNN, ABC, NBC parties, reste Al-Jazeera. 45 millions de téléspectateurs!

Une assise croissante

Désormais, ‘La Péninsule’ est un groupe important: 450 journalistes de 15 nationalités, bureaux de Washington à Hong-Kong, sites Internet, service SMS, chaîne sportive, chaîne enfants, école de journalisme et, depuis 2006, Al-Jazeera English ( http://english.aljazeera.net/ ), branche internationale en langue anglaise… Gare à toi CNN!

Un si grand succès, voilà qui a un prix: celui, d’Est en Ouest, d’être honnie comme Eris. Vu d’Orient, ‘La Péninsule’ est traître à son sang, moisissure démocratique qui, donnant la parole sans exclusive, menace les fondations des régimes autoritaires. Depuis l’Occident, Al-Jazeera rime avec Al-Qaïda. Décrédibiliser ‘La Péninsule’ est enjeu militaire. Le succès d’une chaîne arabe fiable qui rejette l’idée de vérité unique casse le monopole du récit de guerre: disqualification du concept de ‘frappe chirurgicale’, humanisation du ‘dommage collatéral’, infirmation des annonces prématurées de victoire, comptabilisation des pertes cachées… Al-Jazeera change la donne; Oncle Sam grince des dents! Le Moyen-Orient apprend à se connaître par lui-même et le Nord à faire avec la vision qu’a du monde le Sud. Le flux médiatique n’est plus à sens unique.

Un chemin encore long…

Le chambardement qatari ne proclame pas l’avènement du village médiatico-démocratique planétaire. Al-Jazeera, n’est pas condition suffisante d’une mutation moyen-orientale. Grâce à elle, les opinions gagnent en finesse mais toujours nombre des structures institutionnelles régionales excluent leur transposition politique. En outre, Al-Jazeera n’échappe pas aux turpitudes des autres médias. « L’opinion et son contraire », belle éthique! Mais pas moins que Fox News Al-Jazeera n’est partisane: condamnation en bloc de la politique étasunienne, relais de la cause palestinienne, décentralisation à l’extrême du concept de terrorisme (victimes arabes=« martyres »; kamikazes=« résistants »). Pas moins que Fox News Al-Jazeera n’a d’accointance avec le pouvoir: une péninsule peut en cacher une autre! Faire la lumière sur la région, c’est plonger le Qatar dans un malicieux contre-jour. Financée par l’émirat, Al-Jazeera jamais ne règle son objectif sur les affaires intérieures, jamais ne porte son regard sur les relations qu’entretient l’émir avec l’Ouest.

Toutefois, au souffle des Révolutions de Jasmin, nul besoin de flair pour dessiner l’avenir d’une chaîne panarabe ayant fait, depuis 20 ans, le pari du débat en direction de peuples qui, aujourd’hui, se soulèvent pour la démocratie.

Sur le même sujet