La photographie de guerre: un livre de Laurent Gervereau

Dans son livre "Montrer la guerre: information ou propagande?", Laurent Gervereau analyse les photos de conflits armés.

Un titre fort: Montrer la guerre? Une couverture à frémir: un appareil photo blanc, maculé de sang, gisant sur tapis d’Orient. C’est poussé tout à la fois par le coupable désir de se faire peur (issu de la collection "Pôle photo" des éditions Isthme, l’objet est richement illustré) et par le souci déculpabilisant de mieux saisir les différents enjeux de représentation de la géhenne (le sous-titre "information ou propagande" pose la problématique) que l’on attaque l’ouvrage de Laurent Gervereau.

Après quelques pages, le lecteur curieux bat en retraite: trop peu d’images d’armes, d’explosions ou de gueules cassées. Impossible d’étancher une soif de spectacularité. Et c’est heureux. L’objectif de l’auteur, président de l’Institut des images et du Réseau des musées de l’Europe, n’est pas de choquer, mais d’appréhender la photographie de guerre dans sa globalité.

Un focus au-delà du cliché

Chaque cliché se veut le stéréotype de l’une des multiples représentations du conflit armé. La photo de guerre, c’est d’abord celle de l’interminable attente. Avant l’hypothétique assaut, moins trompe la Mort que trompe l’Ennui, le soldat tue le temps. Ses frères d’armes, il les immortalise: loin de chez eux, découvrant des paysages inconnus, jouant comme des enfants, grimés en indigène, se chamaillant, taillant une mandoline dans un morceau de bois, expérimentant de nouveaux sentiments…

La photo de guerre, c’est aussi l’art de bomber le torse pour mieux miner le moral de l’ennemi. La propagande, une hydre: portrait du chef, tracts allégoriques, clichés d’infrastructures, de victimes civiles, de prisonniers…

La photo de guerre, c’est évidemment le combat: celui du militaire, pour la Nation; du reporter, pour relayer l’information. La photo de guerre, enfin, c’est le vertige d’une esthétique post-apocalyptique: la beauté troublante d’une église éventrée, l’horreur hypnotique d’une moisson de cadavres, le hurlement muet d’une mère amputée de ses fils, tout ce qui reste.

Laurent Gervereau cible les évolutions charnières de la photographie de guerre (en 14-18, elle supplante le dessin; depuis le Vietnam, désarçonne Sun Tzu; mosaïque à l’ère des attentats), interroge le rapport émission/réception et se livre à un travail sémiologique relativement fouillé (choix du matériel photographique, contraintes de cadrage, obsession de la symétrie, jeux de couleurs de peau, représentations de la femme, tantôt sainte aux compresses qui panse les poilus, tantôt amazone sadique à la prison d’Abou Ghraib…).

Quelques réserves?

Ouvrage de qualité donc, mais ouvrage quelque peu frustrant. Après avoir suivi un plan riche, voilà que l’auteur finalement déserte: pas une ligne de conclusion! A cette fuite, le lecteur eût préféré la reddition: l’aveu qu’au problème "propagande ou information?", il n’est pas, en une centaine de pages, possible d’apporter solution.

Le plus regrettable? La place écrasante faite à la Der des Ders. Ce livre, pourtant publié en 2006, emprisonne son lecteur dans un monde d’hier. Certes, Laurent Gervereau extrait de clichés jaunis certaines des lois universelles de la photographie. Mais, depuis que deux tours se sont effondrées, que triomphe Internet et que les cellulaires donnent à chacun d’entre nous le pouvoir de capturer un fragment de chaos, des codes iconiques nouveaux ont éclos. Leur survol par l’auteur est bien dommage et, le livre refermé, l’on eût souhaité se sentir mieux armé pour affronter celles des photographies qui nous content aujourd’hui.

GERVEREAU Laurent, Montrer la guerre? Information ou propagande , Paris, Isthme Editions, coll. Pôle photo, 2006, 143 p., ill. en noir et en coul.

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