À la source des maux de l'Église, le pouvoir sacré des clercs?

Diverses voix catholiques attribuent le cléricalisme rémanent dont souffre l'Église à la conception sacrée du sacerdoce qui n'aurait pas de raison d'être

Un certain nombre de prêtres et de théologiens, dans des publications récentes, mettent en question la conception sacrée du sacerdoce en vigueur officiellement dans l’Église. Ils se fondent sur les premiers temps de l'Église où n’existait pas un clergé ayant des pouvoirs sacrés. Cette conception, selon eux, est à la source d’un cléricalisme rémanent qui entraîne la désaffection du monde moderne vis-à-vis de l’Église.

Une autorité restant monopolisée par les clercs

Dans L’Eglise sur le divan (éd. Bayard 2009), Daniel Duigou, prêtre et psychanalyste, constate: «L’homme d’aujourd’hui est entré dans la culture du débat et du choix». L’Église aurait à se convertir à une culture du débat, à la fois en interne et à l’égard de la société. Au lieu de cela, elle préfère trop souvent «des déclarations ’’ex cathedra’’, au nom d’un savoir que seule la hiérarchie détiendrait». L’auteur s’inquiète de voir un certain nombre de jeunes prêtres semblant vivre leur rapport à l’institution comme un refuge, avec le besoin de se rassurer, en tendant à accentuer l’autorité du magistère, à survaloriser le rite solennel, «qui confère à l’officiant un rôle sacré à lui seul réservé», et à revenir à l’uniforme, au col romain, quand ce n’est pas à la soutane.

A l’origine des fractures mortelles du catholicisme, un système clérical

Nicolas de Brémond d’Ars, prêtre et sociologue, a publié en 2010, aux éditions Bayard, Catholicisme, zones de fractures . Il déplore les recompositions paroissiales visant à «adapter le dispositif paroissial au personnel clérical existant». Les regroupements de paroisses autour des seuls prêtres qui restent se font au détriment des communautés locales. Et ils ne font qu’accentuer la désaffection pour la messe du dimanche en la rendant moins accessible. Au sujet du scandale de la pédophilie, «la loi du silence et l’injonction d’obéissance à la hiérarchie» ont prévalu longtemps, montrant «que la structure de gouvernement n’était pas adaptée aux nouvelles exigences démocratiques qui travaillent les sociétés occidentales». Le système clérical, «hérité de la réforme grégorienne» (XI° siècle), reste refermé sur lui-même et entraîne la dérive, risquant d’être «mortelle», du continent catholique, en laissant se détacher la masse des laïcs, considérés comme mineurs sans pouvoirs.

«Une volonté d'autoconservation presque suicidaire»

Jean-Louis Schlegel conclut ainsi son article dans la revue Esprit de février 2010, Le déclin du catholicisme européen : «On n'entrera pas ici dans le détail des motifs romains, théologiques et autres, pour maintenir avec intransigeance cette discipline traditionnelle des sacrements et le rôle unique, irremplaçable, du prêtre «séparé» des simples fidèles, mais un observateur même favorable ne peut s'empêcher de voir dans ce désir de maintenir à tout prix un statut sacerdotal né comme tel au Moyen Âge et confirmé seulement dans les siècles récents (à partir du concile de Trente –1545-1563), … une volonté d'auto-conservation presque suicidaire».

Une sacralisation subsistante et infondée du pouvoir des clercs

Dans le livre paru en 2010, Croire quand même, libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme (éd. Temps présent), Joseph Moingt déplore un système de fonctionnement qui menace de faire couler le grand paquebot catholique, déjà en mauvaise posture. Son mode de gouvernance autoritaire et clérical est, dit-il lui aussi, en décalage complet avec le caractère démocratique et laïque des sociétés occidentales. Un fossé se creuse entre la lecture scientifique de plus en plus éclairante des textes bibliques et les interprétations dogmatiques maintenues par le Magistère. La foi reste canalisée dans les obligations d’une religion, alors que le monde occidental s’est en grande partie libéré de telles obligations et que le christianisme, dans son inspiration d’origine, consiste précisément à relativiser toute obligation religieuse en faisant prévaloir l’attention portée à l’autre.

Le problème fondamental, la conception du sacerdoce

Selon Joseph Moingt, le facteur principal d’ébranlement de l’institution, qui pourrait lui être fatal, c’est la conception du sacerdoce et la tenue en lisière du laïcat qu’elle implique. Le monopole conservé par les clercs aux dépens des laïcs n’est plus tolérable dans une société où prévaut l’autonomie individuelle ainsi qu’un pouvoir collectif de décision. Ce monopole s’avère, de plus, infondé, car il n’est pas question de sacerdoce durant les deux premiers siècles de l’Église, et, dans les textes fondateurs, il n’est fait mention que du «sacerdoce commun des fidèles».

Ce n’est donc pas en revitalisant le sacerdoce que s’ouvrira l’avenir

L’auteur ne voit pas venir le changement salutaire grâce à un nouveau concile, assemblée composée exclusivement de clercs, ni grâce à des mesures tendant à élargir le recrutement des prêtres, en autorisant par exemple leur mariage ou l’ordination de femmes. Quoique ce soit, dit-il, parfaitement envisageable–, car ce serait renforcer l’idée que l’avenir de l’Église ne dépendrait que du rôle irremplaçable des prêtres.

Un avenir dépendant des initiatives qui seront prises à «la base»

La mission de l’Église, qui est avant tout, dit Joseph Moingt, de promouvoir l’humanisation du monde en s’inspirant de l’Évangile, est une mission collective de tous les chrétiens. À eux de prendre l’initiative de se constituer en communautés chrétiennes autonomes là où il y a des collectivités humaines où faire vivre l’esprit de l’Évangile. L’institution ecclésiale, quelque peu bousculée par sa base, reconnaîtrait alors ces petites communautés, si leur esprit est authentique, comme vraies cellules d’Église dans leur autonomie, réalisant une forme de présence chrétienne parlante pour notre époque.

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