Aux origines de l'Église, une naissance à reculons

A l'orée du 3ème siècle, l'Église s'est instituée en revenant au modèle du judaïsme ancien dont l'Évangile s'était affranchi
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Alexandre Faivre, professeur émérite de l’Université de Strasbourg, rend compte, dans un livre récent ( Chrétiens et Églises, des identités en construction, éd du Cerf, 2011), de 40 ans de recherche centrée sur les premiers siècles du christianisme. C’est une histoire compliquée, diverse selon les lieux et dans le temps. A grands traits, on voit que les premières communautés ont été fondées par les apôtres dans une ambiance de liberté, de fraternité et de service, dans la mémoire vivante de Jésus. Par la suite, lorsqu’il s’est agi de s’organiser en institution, un retour au modèle lévitique juif s’est progressivement imposé, mettant les communautés sous l’emprise du sacerdoce et les centrant sur le culte. Le principe d’une Église identifiée à une hiérarchie sacerdotale masculine (évêque, prêtres, diacres), ayant toute autorité sur les fidèles, s’est peu à peu généralisé et il s’est perpétué jusque maintenant presque tel qu’il était ainsi établi dès le III° siècle.

La période apostolique, une nouvelle forme de vie religieuse par rapport au judaïsme

Après la mort du Christ, ses disciples, ayant acquis la conviction qu’il vivait d’une autre vie et qu’il reviendrait incessamment, se mirent en demeure de susciter des groupes vivant à l’image de ce qu’ils avaient vécu avec lui. Des petites communautés se répandirent jusqu’à Rome où Paul en trouve une vers l’an 60.

Les apôtres, qui n’étaient pas seulement les 12, étaient «itinérants», fondant des communautés, puis les visitant, les confiant à des responsables locaux qui pouvaient être des hommes comme des femmes. «Les historiens des origines chrétiennes savent que … les apôtres, pour la plupart d’entre eux sinon pour tous, n’étaient pas chefs des communautés qu’ils ne faisaient que visiter et enseigner… [et] que les chefs des premières communautés présidaient leurs célébrations eucharistiques alors qu’ils n’étaient pas prêtres» (citation, par l’auteur, de Joseph Moingt, ’’Actualités des ministères’’ in Recherches de Science Religieuse 90/2, 2002).

Les fonctions étaient multiples et règnait un idéal de fraternité universelle, sans exclusives ni rôles réservés, selon les paroles de Paul: «Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car vous êtes tous un en Jésus-Christ» (Ga 3,28).

2ème période: début d’institutionnalisation en référence aux modèles juifs

A partir de la 3ème génération (vers 70), on n’attend plus le retour du Seigneur, on s’installe dans la durée. Les successeurs des apôtres, épiscopes, se «sédentarisent», tenant, dans une communauté locale, le rôle du chef de famille, représentant le Seigneur, recevant dans sa maison. On assiste alors à «la relativisation des idéaux primitifs (tous frères en Jésus-Christ, il n’y a plus ni homme ni femme, au service les uns des autres, ne vous faites pas appeler père…). La durée exige le bel ordre, la cohésion du groupe… [On se réfère] aux modèles d’organisation juifs (modèle lévitique, sacerdoce sacrificiel)…» (p. 52).

Les femmes sont progressivement écartées des instances de responsabilité et des rôles liturgiques ; la continence commence à être requise pour les épiscopes et pour les anciens (les presbytres). Ignace d’Antioche tend à répandre le principe du «mono-épiscopat», l’épiscope ayant seul toute autorité dans la communauté, reléguant en sous-ordre les «diakonoi» (diacres) qui assuraient jusque là des fonctions importantes au service de la collectivité.

3ème période, constitution d’un clergé, avec un statut sacré, à part du peuple laïc

La période de 180 à 260 représente un «… tournant au cours duquel on voit apparaître la distinction clerc/laïc qui fera réellement des ministres ’’un ordre à part’’, où l’on voit également se généraliser la triade évêque-presbytres-diacres, et où l’on assistera à la sacerdotalisation de l’épiscopat, ainsi qu’à une sorte de re-judaïsation, à travers l’application du modèle lévitique aux ministres liturgiques» (p. 122).

Le modèle lévitique est importé en particulier par les Juifs convertis. Clément de Rome (évêque de Rome à la fin du 1er siècle) admet que ceux-ci ne sont pas disqualifiés dans leur obéissance aux prescriptions juives considérées comme des prescriptions divines. Bien que les communautés chrétiennes se soient affranchies des anciennes «lois», ils apportent une référence d’ordre, un modèle de référence, sans qu’on aille jusqu’à «un mimétisme institutionnel».

La Tradition apostolique (document datant probablement du III° siècle) témoigne d’une «mutation fondamentale dans l’histoire des institutions chrétiennes : dans un même mouvement, l’évêque est considéré comme grand prêtre de son Église, les diacres sont infériorisés et exclus du sacerdoce, les femmes exclues d’un clergé dont les membres (évêque, presbytres et diacres) sont ’’ordonnés en vue de la leitourgia’’».

A partir du «milieu du III° siècle, … le laïc est un assisté spirituel des clercs qu’il assiste financièrement» (p. 266)

Aujourd’hui encore l’Église catholique se conçoit sur ce modèle sacerdotal du III° siècle

«La fameuse Tradition apostolique fut justement, depuis la période de Vatican Il, le texte le plus souvent cité lorsque l'on voulait écrire l'histoire des institutions paléochrétiennes. Ce fut le «document miroir» qui a certainement permis à toute une génération - c elle de Vatican II - à la fois d'innover dans ses pratiques liturgiques et de bloquer les futurs possibles» (p. 22). A titre d’exemple, le motu proprio ’’ ministeria quaedam’’ du 15 août 1972 présente à nouveau le modèle sacerdotal et lévitique comme seul modèle possible de l’organisation ecclésiale.

Absorption par le culte et bipolarisation clercs-laïcs, sont, pour l’Église, les deux handicaps majeurs dans la société sécularisée d’aujourd’hui. Ils sont hérités de son institutionnalisation à reculons aux environs du III° siècle. «Aujourd’hui, c’est en grande partie sur cette période miroir que se projettent plus ou moins les différentes ecclésiologies identitaires et sacerdotales» (p. 17).

Avec le concile Vatican II, dans sa constitution dogmatique Lumen gentium, la notion de «sacerdoce universel» des chrétiens a été remise au jour, disant qu’il n’y a pas de distinction essentielle entre des prêtres et des laïcs ; tous sont un même «peuple sacerdotal»; ce qui ne remet pas en cause le ministère particulier de certains ayant charge d’enseignement et d’animation spirituelle. Mais toutes les conséquences sont loin d’en avoir été tirées.

A la lecture d’Alexandre Faivre, on peut trouver étrange que la véritable révolution religieuse apportée par Jésus, qui lui vaudra d’être condamné à mort, ait été en grande partie passée par pertes et profits en faisant retour, en peu de temps, au modèle religieux antérieur. D’une religion pour l’homme on est revenu à une soumission de l’homme à une religion.

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