Fin de la religion et christianisme

Selon son inspiration d'origine, qui est humaniste, le christianisme a la capacité d'assumer un monde sans religion

Un monde « sorti de la religion »

Le monde occidental vit très bien sans religion. On le constate tous les jours. Les gens, dans leur ensemble, se passent de religion. Tout au plus, certains sont-ils superstitieux et d’autres succombent-ils à l’engouement pour le bouddhisme, souvent mal compris, ou pour telle ou telle thérapie spiritualiste afin de «rester zen»; mais en général ils ne voient pas ce qu’une religion pourrait leur apporter.

Marcel Gauchet l’a dit : on est dans un monde « sorti de la religion ». Il montre d’ailleurs que cette sortie de la religion est l’aboutissement du christianisme

Un aboutissement du christianisme

En effet, bien que le christianisme ait largement fait montre dans l’histoire d’intolérance, de dogmatisme, de collusion avec le pouvoir politique, et a même été fauteur de guerres saintes, néanmoins son esprit d’origine s’est simultanément perpétué, favorisant l’autonomie de la conscience individuelle, la liberté de la raison, et la séparation des pouvoirs.

Son lent travail historique sur la conscience collective a généré l’attitude critique et l’insoumission vis-à-vis du religieux qui caractérisent notre époque.

Une sortie de religion définitive

Ainsi, au bout de 2000 ans de christianisation progressive, incomplète et ambiguë, le monde occidental est finalement sorti de la religion, dans le sillage ouvert par le christianisme lui-même, et c’est probablement une sortie définitive.

Il n’y a pas de retour en arrière dans l’histoire. Le « retour du religieux », dont on nous rebat les oreilles, montrant le relatif succès des évangélistes, des charismatiques, des sectes, n’est-il pas plutôt une régression qu’une rénovation ?

Capacité du christianisme à l’assumer

« Le christianisme a les ressources symboliques nécessaires pour assumer la sortie de la religion » (J. P. Willaime, in Les grandes inventions du christianisme, éd. Bayard, 1999). Si l’on se réfère aux textes fondateurs, on constate que le christianisme n’est pas né comme une religion.

Il est né au sein de la religion juive dont Jésus dit : « je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir »; ce qui signifiait qu’au-lieu des obligations religieuses il valorisait un modèle de comportement, centré sur l’amour du prochain et le respect de l’humain. C’était déjà une sortie de la religion.

Le Christ n’a pas fondé une religion

Que le Christ n’ait pas fondé une religion, d’éminents théologiens le disent, tel Joseph Moingt (cf. les 4 tomes de Dieu qui vient à l’homme, éd. du Cerf, 2002-2008; ou sa contribution dans La plus belle histoire de Dieu, éd. du Seuil, 1997). Le « royaume de Dieu » que Jésus prêchait ne consistait pas, nous dit-on, à vouloir régenter la société au nom d’une religion, mais à libérer les personnes de tout ce qui les empêchent de s’épanouir humainement et à promouvoir la paix et la concorde dans les relations sociales. Le cœur de son message, c’est le fameux « sermon sur la montagne » où il donne ses clés du bonheur (les « béatitudes »): ne pas être prisonnier de l’argent, être « pauvre en esprit », être « doux », « affamé et assoiffé de justice », « miséricordieux », avoir « le cœur pur », être « artisan de paix », même si l’on est « persécuté pour la justice ». Il n’y a rien là de religieux, bien qu’il s’agisse de comportements guidés par une foi, car l’évangile se présente comme reflétant l’esprit du « Père », selon la façon de Jésus de nommer Dieu.

Ainsi, pour Jésus, selon le théologien cité, le salut n’est pas à attendre de pratiques religieuses, mais de la façon de se conduire les uns vis-à-vis des autres. Jésus n’édicte aucun dogme, ne prescrit aucun rite, on ne le voit pas baptiser ni accomplir d’autres rites. Il soigne, il réconforte, il enseigne, il libère, il encourage. Il fait le bien, et non un culte. La cène est un repas convivial qu’il a « ardemment désiré prendre avec [ses amis] avant de souffrir » (Luc, 22-15). Et s’il demande qu’on le reproduise « en mémoire de lui », c’est pour perpétuer une communion d’esprit avec ses disciples après sa mort. Ce n’est pas pour en faire un rite sacré de transmutation du pain et du vin. Bien des exégètes et théologiens en conviennent.

Connivence entre christianisme et fin de la religion

Dans cette perspective de retour à l’esprit d’origine, dont il faut bien voir d‘ailleurs qu’il n’a jamais cessé de se perpétuer, avec des François d’Assise, des Vincent de Paul, des abbé Pierre et autres Mère Teresa, on observe une connivence entre la fin de la religion et le christianisme. Celui-ci n’avait pas à cristalliser en religion pour être, selon son but, au service de l’humanisation du monde. Se dégager des contraintes religieuses lui donnait la liberté de se consacrer entièrement à sa destination humaniste.

Un noyau subsistant de religion à usage interne

Quelque chose d’une religion est sans doute utile pour entretenir une foi et rester fidèle à son identité. Cela se résume probablement en l’étude des textes fondateurs, en des réunions conviviales faisant mémoire des origines, en une certaine organisation associative...

Mais un tel mode de présence ne vise pas à convertir quiconque à des pratiques religieuses n’ayant de signification qu’en interne. Une mission humaniste, selon l’esprit du fondateur, n’implique aucun projet de faire revenir à la religion une société qui s’est libérée de l’emprise abusive de toute autorité se déclarant sacrée.

Vers une métamorphose de sa figure actuelle

On ne voit pas pourquoi disparaitrait un christianisme profondément accordé au rejet de toute emprise religieuse sur la société et se vouant à l’humanisation du monde. Mais un tel christianisme, conforme à ses origines, suppose des changements considérables par rapport à sa situation actuelle, dans son discours, dans son organisation, dans son mode d’expression sociale.

Combien de décennies seraient nécessaires pour l’aboutissement d’une telle évolution ?

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