Jésus est-il né d'une vierge ?

La tradition selon laquelle Jésus aurait été conçu en Marie sans père humain est battue en brèche par des théologiens et exégètes catholiques.
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Un fondement scripturaire fragile

La doctrine de la conception virginale ne s’appuie que sur deux textes des évangiles de Matthieu (ch. 1, 18-24) et de Luc (ch. 1,26-38). Aucun autre texte du Nouveau Testament n’en parle.

Certains textes témoigneraient même du contraire. Il est écrit que les propres frères de Jésus ne croyaient pas en lui, or cela ne se conçoit pas si le caractère miraculeux de sa naissance avait été un fait patent. En parlant de la préexistence du Verbe de Dieu en Jésus, l’évangile de Jean n’évoque pas une conception virginale. Paul, dans l’épitre aux Romains, écrit que «Jésus est issu selon la chair de la lignée de David».

Par ailleurs il ne faut pas chercher une exactitude historique dans les récits de la naissance de Jésus: ils comportent des divergences; ils font appel à des songes et à des messages angéliques; ils ont une visée théologique et non factuelle.

Le récit de Matthieu évoque une «descente» de Dieu en l’enfant attendu par Marie

Dans ce récit Marie, n’étant encore que fiancée à Joseph, ce n’est pas de lui qu’elle se trouve enceinte. En effet Joseph, déconcerté, «ne voulant pas la dénoncer publiquement, résolut de la répudier sans bruit».

S’il ne la répudie pas, c’est à cause d’un songe où un ange lui dit que «ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit-Saint». Jamais, dans la tradition catholique, cela n’a été compris comme signifiant un accouplement divin, comme cela se voit dans la mythologie. Les mots grecs sont ceux de la venue du Saint-Esprit à la Pentecôte (Actes 1,8). Et donc ce qui «vient de l’Esprit-Saint», c’est la «descente» de Dieu en Jésus. Ce songe peut donc rassurer Joseph, car l’enfant, quelle que soit sa légitimité aux yeux des hommes, est légitimé par le projet de Dieu sur lui.

Le récit de Luc évoque une «descente» de Dieu en Marie

Dans le récit de Luc, un ange annonce à Marie qu’elle va attendre un enfant. Curieusement elle ne pense pas à Joseph comme futur père; elle objecte qu’elle «ne connaît pas d’homme» (au sens biblique: elle n’a pas de relations conjugales). Or ce n’est pas sur ce plan que l’ange lui répond: «l’Esprit-Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre; c’est pourquoi l’enfant… sera appelé fils de Dieu».

Il s’agit encore de la «venue de l’Esprit-Saint». Quant à «l’ombre de Dieu», dans la Bible, cela désigne la présence de Dieu. Marie (simple petite villageoise de Galilée) se trouve dès lors mise au défi d’engager sa vie sur cette présence de Dieu en elle du fait de son enfant à naître. «Marie dit alors: qu’il m’advienne selon ta parole».

Selon l’ange, le St-Esprit ne fera pas un miracle, il révèlera l’identité de l’enfant

Aucun des deux récits ne parle explicitement d’une conception virginale au sens biologique du terme. La prophétie d’Isaïe citée en Matthieu 1,23, «voici que la vierge concevra et enfantera un fils», est tributaire de la traduction fautive de la Septante [Bible traduite en grec au 3ème siècle], le texte hébreu étant: «la jeune fille… enfantera».

Si, en arrière-fond, il y a l’idée d’une conception virginale (que l’on rencontre dans l’Ancien Testament), cela vient renforcer, comme le dit J.M. Moschetta, «la pointe du récit», qui énonce la «descente» de Dieu s’incarnant dans l’humanité de l’enfant dès le sein de sa mère, avec l’acquiescement de celle-ci, tandis que le père n’a aucun rôle à jouer.

Signification de l’identité de «fils de Dieu»

Un «fils de Dieu», dans la Bible, n’est pas sans père humain, c’est un homme juste, élu de Dieu, qui le sauvera s’il est persécuté. Appliquée à Jésus, l’expression en est venue à signifier sa relation intime avec Dieu, dont il parlait comme celle d’un fils avec son père, ce qui, après sa mort, amena les premiers chrétiens à le considérer sur un pied d’égalité avec Dieu, et, plus tard, amena l’Église à l’identifier comme «Dieu le Fils».

Une conception miraculeuse de Jésus serait théologiquement irrationnelle

John P. Meier, éminent exégète catholique, constate qu’«un certain nombre de théologiens catholiques ne considèrent pas la conception virginale de Jésus comme une partie nécessaire de la foi» ( Un certain juif, Jésus, données de l’histoire , tome I, note 76, éd. du Cerf 2005).

Joseph Moingt affirme que «la conception virginale de Jésus n’a certainement fait partie d’aucun ’’kérygme’’ primitif ni de la prédication des apôtres» [kérygme: formule résumée de la foi des premiers chrétiens]. Et surtout il ajoute qu’une naissance miraculeuse de Jésus serait en opposition avec la notion d’incarnation, en étant «un obstacle à penser la vraie humanité d’un individu qui ne serait pas né selon les lois de la propagation de l’espèce» ( Dieu qui vient à l’homme , II 2, Cerf 2008, p. 526).

Jean-Marc Moschetta se réfère aux lois de la génétique: «Les patrimoines génétiques des deux parents contribuent équitablement à l’émergence d’un être nouveau… Si Jésus est vrai homme, son génome est un vrai génome humain» (article de la Nouvelle Revue Théologique, oct. 2003, reprenant son livre, Jésus, fils de Joseph , éd. L’Harmattan, 2002).

La rumeur d’une naissance ayant eu lieu dans des conditions anormales

Des indices laissent entendre que les conditions de la naissance de Jésus faisaient question. Lorsque Jésus revient dans son village, on s’étonne de l’autorité qu’il a acquise: «N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie?» (Marc 6,3). Or selon l’habitude dans l’antiquité juive, c’est par rapport à son père qu’on aurait dû le désigner. Dans l’évangile de Jean, lors d’une polémique, les adversaires de Jésus disent: «Nous ne sommes pas nés de la prostitution» (8,41), «ayant l’air de sous-entendre ? écrit Michel Quesnel ? que tout le monde ne peut pas en dire autant! Les conditions anormales de cette naissance ? ajoute cet exégète catholique ? seraient d’ailleurs confirmées par des traditions diverses connues des Pères de Église ou encore retranscrites dans des écrits juifs antichrétiens postérieurs au IVème siècle, selon lesquels Jésus aurait été bâtard, enfant adultérin… On le voit, la question de l’identité du père de Jésus est un sujet classique de débat» ( Jésus, l’homme et le Fils de Dieu , éd. Flammarion 2004, p. 89).

En définitive, le véritable objet de ces récits de conception, c’est l’incarnation

Ces récits évangéliques n’ont pas pour objet de présenter la conception de jésus comme miraculeuse, ni de faire le clair sur les circonstances de son origine, ils ont pour objet d’affirmer une «descente» de Dieu dans l’humanité de Jésus dès le sein de sa mère.

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