Accident nucléaire de Fukushima: Le Japon en alerte

Entre Tchernobyl et Three Mile Island, le destin de Fukushima n'est pas encore scellé. Malgré des réacteurs en fusion, les barrières de protection résistent
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D’après l'Autorité de sûreté nucléaire chargée au nom de l'Etat français d'informer et de protéger les citoyens par rapport à la technologie nucléaire, il ne s'agit plus désormais d'un accident avec des conséquences locales (niveau 4) mais d'un accident grave de niveau 6 avant l'ultime accident majeur de niveau 7, selon l'échelle de classement des incidents et accidents nucléaires (Ines) mise en place après Tchernobyl. Or, malgré un moyen de mesure commun servant à déterminer l'importance de l'événement et faciliter la communication entre la communauté scientifique, les médias et le public, il semble que la communauté internationale représentée par l'Agence internationale à l'énergie atomique , ainsi que l'Agence de sûreté nucléaire japonaise (NISA) ne réévaluent pas l'accident de la centrale de Fukushima, lequel reste de niveau 4.

Comment comprendre l'écart dans l'interprétation de la menace nucléaire?

Les trois critères sur lesquels se base l' Ines sont :

  • L'impact sur la population et l'environnement
  • Le contrôle et les barrières radioactives
  • La défense en profondeur, autrement dit les différentes couches qui nous séparent de la matière radioactive

La confusion entre l'accident de type Tchernobyl et l'actualité japonaise

Les données du problème japonais renvoient à un phénomène nucléaire sans précédent exigeant des solutions inédites. En effet, la centrale de Tchernobyl dès sa conception n'était pas dotée de l'enceinte de confinement qui permet pour l'instant de contenir la plus grande partie de la matière radioactive dans les réacteurs de Fukushima, lesquels en outre ne contiennent pas la graphite à l'origine de l'incendie qui a alimenté le nuage radioactif tristement célèbre. "A Vienne, le directeur général de l'AIEA, Yukiya Amano a jugé très improbable que la situation dégénère en un nouveau Tchernobyl" ( TV5 ), soit l'explosion du réacteur et la vaporisation massive de particules radioactives dans l'air. Il serait donc plus approprié à ce stade d'établir un parallèle entre l'accident de Fukushima et celui survenu à Three Mile Island . En effet, selon le président de l'ASN, André-Claude Lacoste, "il n’y a pas de doute" sur la réalité d'un début de fusion du coeur des réacteurs numéro 1 et 3 de la centrale de Fukushima, et "sans doute début de fusion du cœur pour le réacteur numéro 2".

Il est donc avéré que dans le cas de Fukushima comme dans celui de Three Mile Island, il y a eu mise en défaut de la première couche du système de défense en profondeur, la gaine contenant les éléments radioactifs issus de la fission comme le césium et l’iode radioactif , qui sont les plus volatiles et susceptibles de s'échapper dans l'atmosphère, ayant été endommagée.

Tout repose sur les deux autres barrières de protection : le circuit primaire et l’enceinte de confinement

Alors que le cœur du réacteur de Three Mile Island était refroidi par de l’eau pressurisée en phase liquide présent dans les circuits primaires, ceux de Fukushima, de type réacteurs à eau bouillante ( REB ), sont refroidis par de l’eau pressurisée qui devient vapeur dans la partie haute du réacteur, une fois sortie de la zone combustible. Or, suite à la conjugaison de deux phénomènes hors normes, un tremblement de terre de magnitude 8,9 suivi d’un raz-de-marée, les circuits de refroidissement et les circuits de secours se sont arrêtés de fonctionner provoquant le contact entre la vapeur à très haute pression et le combustible, ce qui a entrainé la production d’hydrogène à l’origine de l'explosion du bâtiment qui entoure l’enceinte de confinement du réacteur n°3, ultime barrière de la défense en profondeur. En effet, "à environ 1000°C, les gaines qui entourent le combustible commencent à fondre. Ces gaines contiennent du zirconium qui peut alors réagir avec la vapeur d’eau et produire de l’hydrogène". ( Sciences et Avenir )

L’enjeu majeur est de faire redescendre la pression dans l’enceinte de confinement

L’eau de mer "contenant du bore (qui absorbe les neutrons et bloque ainsi la réaction nucléaire en chaîne) a été déversée sur les réacteurs n°1 et 3" ( Sciences et Avenir ) afin de refroidir le combustible et d'éviter une mise sous pression trop haute du mélange vapeur d'eau et hydrogène. Mais, l'eau injectée va devenir à son tour vapeur, obligeant l’ouverture des vannes de l’enceinte de confinement comme l'a déjà confirmé l'exploitant TEPCO. Or, cette vapeur est irrémédiablement chargée de matières radioactives en quantité à ce jour difficile à établir. La seule solution reste donc l’évacuation de milliers de personnes. Selon l’IAEA, ils sont déjà 184 670, le 13 mars, à avoir fui les villes situées près des installations nucléaires en cause. Parallèlement 230 000 unités d’iode stable ont été distribuées dans les centres d’évacuation dans le district de Fukushima. Lors d'un point presse mardi 15 mars, André-Claude Lacoste a déclaré: "On est à un niveau intermédiaire entre Three Mile Island et Tchernobyl". Tout dépendra donc de la capacité de TEPCO a conservé l'intégrité de l'enceinte de confinement des réacteurs accidentés.

L’accident nucléaire au Japon interroge notre relation à la "phusis"

Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima montrent les limites de la sécurité dans le domaine de la technologie nucléaire, qui représente sans doute avec la manipulation du génome humain ou les missions spatiales la création scientifique au service de la domination des éléments de la nature poussée à l’extrême. La «phusis», soit l’étude du cosmos et des cycles de la nature représentait pour les penseurs de la Grèce antique la base d’un discours rationnel contrebalançant la puissance du discours mythologique. Aristote considérait qu’un être en acte, la matière, est inséparable d’une cause formelle, l’être en puissance, par exemple la forme finale de l’organe «œil» serait déterminée par sa fonction «la vision». L’homme a compris et maîtrisé la fonction et par la même la forme finale des éléments de la physique pour ne pas rester sous la domination divine. Mais la matière radioactive issue de la fission nucléaire est un accident en puissance, surtout si Zeus et Poséidon décident de semer la panique sur terre.

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