Débat sur la laïcité et l'islam dans la République française

Le gouvernement français investit la sphère religieuse et met en danger la laïcité à la française
10

Organisée par le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, sur demande de Nicolas Sarkozy, la "convention" UMP sur la laïcité du 5 avril a entériné "26 propositions" sur les thèmes suivants: "mixité dans les piscines, prières musulmanes dans les rues, carrés musulmans dans les cimetières, repas confessionnels à la cantine, neutralité des services publics, etc." ( France Info ). Parmi les mesures, applicables immédiatement ou après 2012, on peut retenir:

  • la volonté de légiférer pour contraindre les fonds étrangers à "transiter par une fondation nationale pour la construction des lieux de culte"
  • l’autorisation donnée aux entreprises d'"intégrer à leur règlement intérieur" un encadrement du "port de tenues et signes religieux" et des pratiques religieuses
laïcité à la française Wikipedia

Dans une déclaration du 5 avril reprise par Le Point, le cardinal catholique de Paris, André Vingt-Trois, prévient: "Non seulement (ce nouveau débat) risque de cristalliser les malaises devant un certain nombre de pratiques musulmanes minoritaires, mais, paradoxalement, il risque aussi d'aboutir à réduire la compréhension de la laïcité à sa conception la plus fermée".

Les origines politiques d’un débat laïc sur le fait religieux

La volonté du gouvernement actuel d’intervenir dans le financement des cultes, contrevenant ainsi à l’article 2 de la loi de 1905: "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte [...]", s’explique par l’enjeu que représente le contrôle financier du culte musulman, susceptible d’être alimenté par des puissances islamistes étrangères. Mais le problème de la radicalisation du monde religieux, conséquence des déséquilibres économiques et géopolitiques internationaux, peut-il être résolu en s'ingérant dans les affaires privées des cultes?

A cette difficulté s’ajoute la confusion qui règne dans la rhétorique gouvernementale entre la possibilité d’encadrer certaines pratiques religieuses, en particulier musulmanes, et les enjeux de la régulation de l’immigration. Dans une déclaration du 4 avril reprise par le Courrier de l’Ouest , le ministre de l'Intérieur Claude Guéant affirme: "Aujourd'hui, on estime qu'il y a à peu près cinq ou six millions de musulmans en France". "C'est vrai que l'accroissement du nombre des fidèles de cette religion, un certain nombre de comportements, posent problème", ajoute-t-il.

La question de l’immigration musulmane semble donc sous-jacente au débat sur la laïcité, lequel est défini comme "inutile" par Olivier Duhamel dans son éditorial du 6 avril sur Europe 1 , dans la mesure où il suffirait d’"appliquer les mécanismes existants, par exemple, la fondation des œuvres de l’islam".

L’enjeu de l’intégration républicaine

Le problème de l’intégration républicaine des cultures et des religions qui composent la société française doit effectivement donner lieu à un dialogue pour assurer le vivre ensemble au fondement de la loi de 1905. Or, le boycott de différentes organisations musulmanes, ainsi que le limogeage le 11 mars d'Abderrahmane Dahmane, secrétaire national de l'UMP chargé de la diversité, témoignent du malaise croissant devant une certaine récupération politique du débat.

Dans la tribune qu’ils publient dans Le Parisien du 5 avril, les représentants des six grands cultes français conviennent qu’il est nécessaire "pendant cette période pré-électorale, de bien garder sereinement le cap en évitant amalgames et risques de stigmatisation." "Le débat est toujours signe de santé (...). Mais un parti politique, fût-il majoritaire, est-il la bonne instance pour le conduire seul?", s'interrogent-ils. Or, le danger d’un amalgame entre les coutumes de la culture musulmane et les règles proprement cultuelles semble bien réel lorsqu’une militante UMP assistant à la convention sur la laïcité déclare au journal Le Monde : "L'islam est trop accaparant et exigeant dans sa foi. Si les musulmans respectent la loi, il n'y a pas de problème (...)". "Il suffit d'aller en banlieue. C'est pas du fantasme de voir des burqas. Ça m'agresse. Je ne voterai pas FN pour autant... sauf si rien n'est fait."

Le 11 avril la loi sur le voile intégral entre en vigueur, censée répondre à des questions de sécurité publique, d’intégration dans la société, et de respect de la femme ; elle interroge néanmoins les principes de la neutralité de l’Etat et de la liberté de conscience.

La symbolique du débat

La philosophie de la laïcité, développée par Henri Peña-Ruiz dans son œuvre Dieu et Marianne (P.U.F. 1998), conjugue "la liberté de conscience, qui permet aux options spirituelles de s'affirmer sans s'imposer, l'égalité de droits de tous les hommes sans distinction d'option spirituelle, et la définition d'une loi commune à tous visant le seul intérêt général, universellement partageable."

La laïcité serait ainsi le fondement législatif et spirituel du vivre ensemble dans la République française. En germe dans la déclaration des droits de l’Homme de 1789, héritier des valeurs fondamentales (tolérance, liberté, égalité) dispensées par la philosophie des lumières, et consacré par la loi de 1905, le statut laïc de la République a eu des répercussions concrètes et importantes sur la vie des citoyens. Ainsi, il a rendu possible l’émergence de nouvelles représentations sociales telles que la liberté d’expression, la laïcisation de l’état civil et du mariage, la création de l’école laïque et indépendante, mais aussi, la loi sur l’avortement qui permet au médecin de le pratiquer ou non, en vertu de sa liberté de conscience.

Dans son œuvre De l’esprit des lois, le philosophe Montesquieu écrit: "Nous recevons trois éducations différentes ou contraires; celles de nos pères, celles de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières." (Livre IV chap. IV, GF-Flammarion, 1979). Cette pensée reflète comment les lois et les mœurs, loin d’être de simples fantaisies humaines, portent en elles des raisons primitives, principes d’un ordre social naturel. Si "la lumière des connaissances" a pu illuminer le XVIIIe siècle français et permettre l’avènement des droits de l’Homme, elle ne semble plus aujourd’hui être en mesure d’éclairer nos leaders, sujets à la tentation du débat politico-religieux préélectoral...

Sur le même sujet