Epidémie en Europe : la bactérie E. coli en cause

Une souche rare de la bactérie Escherichia Coli continue de contaminer l'Europe tandis que la source exacte de l'agent infectieux reste indéterminée.
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Une espèce pathogène de la bactérie Escherichia coli entérohémorragique (Eceh) a été identifiée, par le Centre européen pour la prévention et le contrôle des maladies (ECDC) comme la cause de l’épidémie qui sévit en Europe depuis début mai, et dont la zone de Hambourg avec 2 000 cas déclarés reste l’épicentre. L’enquête épidémiologique allemande, ayant incriminé à tort les concombres espagnols, considère toujours les végétaux non cuits tels que les salades, les tomates et les concombres, comme les principaux canaux de transmission de la bactérie en cause, laquelle "n'avait jamais été observée dans une situation épidémique auparavant", selon l' Organisation mondiale de la santé . Dès lors, c’est toute la communauté scientifique mondiale qui se mobilise pour trouver les raison d’une contamination responsable de la mort de 17 personnes outre Rhin et d’une femme en Suède, tandis que des "malades ont été enregistrés dans le reste de l’Europe et jusqu’aux États-Unis, tous ayant apparemment transité par l’Allemagne", comme le souligne l’ECDC ( lacroix.com ), qui déclare également cette contamination comme l’"une des plus importantes jamais observées dans le monde et la plus importante en Allemagne" ( lemonde.fr ).

La souche d’Eceh de type O104H4 est rare et virulente

L’Escherichia coli fait déjà partie de notre quotidien alimentaire: elle se transmet traditionnellement via les matières fécales des ruminants (vaches, chevaux, chèvres) présentes dans le sol, le fumier, l'eau de puits ou de rivière, ou encore lors de la traie ou de l'abattage des bovins, se retrouvant ainsi dans les produits laitiers au lait cru, les produits carnés peu cuits et les produits d'origine végétale crus. Mais d’après le directeur de la clinique de néphrologie de Lüdenscheid, le Pr. Jan Galle, "une telle propagation est du jamais vu (...) D'habitude, on enregistre environ 1.000 cas par an, mais là nous avons 1 200 cas en 10 jours" ( france24.com ).

A cela s’ajoute le problème de l’inefficacité de la médication traditionnelle, soit la réhydratation et le traitement par dialyse, ainsi que la résistance de la bactérie aux antibiotiques. Il se trouve même que les cas les plus graves évoluent vers un syndrome hémolytique et urémique (SHU), une forme mutante. On passe ainsi de l"'infection de base [qui] se manifeste par un tableau clinique de gastro-entérite aiguë [maux de ventre, vomissements, diarrhée qui peut être sanglante]", comme le souligne Lisa King, épidémiologiste à l'Institut de veille sanitaire ( lemonde.fr ), à une insuffisance rénale et une anémie, le SHU pouvant affecter le sang, les reins, jusqu’au système nerveux central.

Toujours selon l’épidémiologiste: "La forme d'E. coli concernée est d'un type très rare et l'ampleur de l'épidémie se révèle inhabituelle et même exceptionnelle. Nous sommes face à 400 cas de la forme sévère de la maladie, le syndrome hémolytique urémique, c'est du jamais vu" ( tempsreel.nouvelobs.com ).

L’ampleur d’une épidémie sans précédent en Europe

Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies établit que 67 % des personnes touchées sont des femmes adultes, à cela s’ajoute que près d'un quart des contaminations récentes ont développé un SHU contre 5 et 10 % des cas d’infection à la souche bactérienne traditionnelle. Dans un entretien au quotidien Die Welt , Reinhard Brunkhorst, président de la Société allemande de néphrologie à Hanovre, estimeque "cette forme de la bactérie ECEH est beaucoup plus grave que la grippe porcine (…). Parmi les malades, il y a des femmes de 20 à 30 ans qui étaient en parfaite santé jusqu'ici."

Pour l’instant, l’épidémie ne touche que les personnes résidant ou voyageant en Allemagne, dont les autorités recommandent d'éviter les tomates crues, les concombres et la laitue. Les autres pays européens doivent quant à eux observer les règles d’hygiène habituelles: éplucher ou laver les légumes, prohiber les viandes hachées ou mal cuites pour les enfants, se nettoyer les mains.

Selon le Dr François-Xavier Weill, chef de l'unité des bactéries pathogènes entériques à l'Institut Pasteur, "il ne faut pas s'inquiéter outre mesure car les autorités allemandes ont ciblé épidémiologiquement les végétaux. On est sûrement face à un incident industriel: un producteur a dû mettre en contact sa production avec du fumier contaminé et a distribué dans une région allemande. Comme il y a une incubation de dix jours, il y a encore des personnes qui ont consommé les légumes contaminés avant les retraits et qui peuvent déclarer la maladie. Mais leur nombre devrait diminuer d'ici une quinzaine de jours" ( lemonde.fr ).

Le problème de la décrédibilisation médiatique

La peur de la maladie, inhérente tant au processus biologique qu’aux multiples interactions avec le milieu social et environnemental, est un phénomène social aux implications économiques lourdes. Les exploitants de concombres espagnols et européens ont pu amèrement le constater, victimes d’une décrédibilisation médiatique éclair. Pourront-ils être recrédibilisés de manière inversement proportionnel? Certes, l’information incriminant le concombre espagnol a été transmise via le Système d'alerte rapide pour la nourriture et l'alimentation de l'UE, mais les titres de la presse ont évoqué volontiers le "concombre tueur", le "concombre infecté" ou le "légume tueur", avant de déclarer le "concombre espagnol disculpé", le "concombre innocenté".

Cette stratégie sémantique ne va pas sans poser le problème de ses implications psychologiques non maîtrisées sur le public. En fait, cette affaire pose la question de l’équilibre à trouver entre l’élaboration de la connaissance et sa diffusion, dans la mesure où tous deux relèvent de la responsabilité médiatique. Dès lors, l’ajustement entre croyance et vérité (élaboration) ne devrait-il pas se faire loin des formules chocs irréversibles (diffusion)?

Dans son discours du 8 juin 1978 à Harvard, Alexandre Soljenitsyne déclarait: " Etant donné que l'on a besoin d'une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d'avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous (…) ces mensonges s'installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? " ( Le Déclin Du Courage - Discours De Harvard Juin 1978, éd. Seuil). La tentation de la connaissance à tout prix demeure la plus forte, seulement cette fois le fruit défendu ne serait pas une pomme, mais un concombre.

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