La coalition internationale en guerre contre la Libye de Kadhafi

Une résolution de l'ONU autorise l'intervention militaire des Etats membres contre les forces loyalistes libyennes pour protéger la population civile.

Depuis samedi, cinq armées occidentales (Etats-Unis, France, Angleterre, Italie, Canada) bombardent par air et par mer des objectifs militaires de l’armée libyenne. En accord avec la résolution 1973 de l’ ONU , les États membres son autorisés à "prendre au besoin toutes mesures nécessaires pour faire respecter l'interdiction de vol imposée (…) et faire en sorte que des aéronefs ne puissent être utilisés pour des attaques aériennes contre la population civile." Il s’agit donc pour la coalition de mettre en place une zone d'exclusion aérienne qui "nécessite la prise en compte et la destruction des moyens sol-air qui s'y trouvent, immédiatement à l'intérieur et aux environs", comme l’a expliqué le colonel Burkhard, porte-parole de l’état-major des armées françaises, lors d'une conférence de presse lundi 21 mars.

Déjà 110 missiles Tomahawk ont été tirés contre plus de 20 sites libyens, dont un bâtiment administratif à l'intérieur du complexe résidentiel du colonel Kadhafi. Le monde arabe fait face à l'opération militaire la plus importante depuis l’invasion américaine de l'Irak en 2003.

L’entente diplomatique en sursis

La Ligue arabe , qui à travers son secrétaire général Amr Moussa déclarait soutenir la résolution de l'ONU, exprime déjà des critiques : "Ce qui se passe en Libye diffère de l'objectif d'imposition d'une zone d'exclusion aérienne, et ce que nous voulons est la protection des civils et non le bombardement de davantage de civils" ( France 24 ). Parallèlement, la Russie dénonce des "attaques qui ont aussi été lancées sur des objectifs à caractère non militaire", et la Chine affirme qu’"il est inadmissible d'utiliser le mandat du Conseil de sécurité (…), afin de mener à bien des objectifs qui vont clairement au-delà de ses dispositions." (Lemonde.fr)

Les enjeux pétrolifères et migratoires dans le monde arabe , soit 21 pays dont la Libye et le Bahreïn, presseraient-ils la coalition militaire occidentale d’outrepasser la résolution 1973? Il semble en tous les cas qu’ils motivent les critiques de la Russie et de la Chine, dont les ambassadeurs venaient d’entamer des négociations avec le colonel Kadhafi, lequel annonçait le 15 mars sur la chaîne allemande RTL : "Nous n'investirons désormais qu'en Russie, Inde et Chine. (…) Nos exportations pétrolières iront vers les sociétés russes, chinoises et indiennes. L'Occident peut les oublier".

L’Occident vit à l’heure du monde arabe en révolte

En évoquant la résolution de l'ONU, Vladimir Poutine déclare: "Cela me fait penser à l'appel aux croisades à l'époque du Moyen Age quand on appelait les gens à partir quelque part pour libérer cet endroit" ( RFI.fr ). Cette métaphore remet ouvertement en cause la légitimité de l’intervention occidentale tout en faisant ressurgir les vieux démons d’une partition du monde sur fond de choc des civilisations. La lutte de pouvoir pour la gouvernance mondiale est depuis la fin de la guerre froide dans le camp américain, il semble cependant que les derniers événements nous mettent face à un redécoupage des aires d’influence traditionnelles. Robert Malley (directeur du programme Moyen-Orient de l’ International Crisis Group ) déclare dans une interview à France 24 que la position américaine souffre ici de la différence de position entre la Libye et le Bahreïn, dans la mesure où tout en soutenant l’intervention en Libye, le gouvernement Obama laisse faire l’armée saoudienne au Bahreïn. L’avènement de nouveaux acteurs jusqu’alors condamnés au silence, soit la jeunesse et l’opinion publique arabes, oblige les puissances occidentales à réviser leurs approches et à s’adapter sans préavis à un nouvel ordre international.

L’image d’une puissance occidentale au service de la démocratie

L’ Otan , une organisation militaire mais également politique, n’est pas bien perçue par la Ligue arabe, ce qui compromet son rôle dans le conflit libyen. Pourtant elle devrait participer dans le futur à la coordination de l’intervention en Libye, réclamée par des pays comme l’Italie ou le Luxembourg, dont le chef de la diplomatie Jean Asselborn affirme: "Mon pays, comme beaucoup d'autres, n'a qu'un seul moyen de s'engager, c'est dans le cadre de l'Otan" ( estrepublicain.fr ). Mais ne s’agit-il pas avant tout d’une question d’image? L’opération militaire occidentale contre un pays du monde arabe, même si sa raison d’être est d’empêcher le massacre d’un peuple, n’est pas sans faire penser aux campagnes de démocratisation en Irak et en Afghanistan. C’est la question d’une véritable guerre en Libye et non la seule application de la résolution 1973 qui semble aujourd’hui posée dans toute sa complexité, parfaitement résumée par les affirmations ambiguës du président Obama : "La position américaine est que Kadhafi doit partir", et de son secrétaire à la défense, Robert Gates : "C'est aux Libyens d'en décider" ( France 24 )

Opération "Aube de l'odyssée": quand la diplomatie part en guerre.

L’odyssée occidentale en Lybie s’enfonce dans le récit épique de son intervention, se targuant de servir une conscience universelle des droits de l’homme, elle veut participer au poème de la révolution arabe en train de s’écrire. Son action héroïque, le sauvetage de Benghazi, semble plus impulsive que planifiée. Pourtant il va bien falloir une fin à la hauteur de ce haut-fait militaire.

Dans son oeuvre Cours d'Esthétique , Hegel définissait l’épopée comme la "Bible d’un peuple" en tant qu’elle constitue "les véritables fondations de la conscience". En croyant servir les raisons de la résolution 1973, l’Occident n’est-il pas en fait en train de renouveler ses propres mythes, et par là même, sa conscience? Selon le philosophe allemand, "il y a une "ruse de la raison", qui se sert pour ses fins, de la passion maîtresse du grand homme" ( Histoire de la Philosophie , E.Bréhier). Ainsi, derrière le spectacle des incohérences et des divergences occidentales, la raison serait à l’œuvre dans l’avènement de l’histoire mondiale. Mais loin des Achille, Ulysse ou César, le déploiement des figures héroïques de notre temps, Obama, Sarkozy ou Ban Ki Moon, nous font espérer que cette fois l’histoire a vraiment une bonne raison.

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