La crise de la dette : une situation inédite

Quand la dette souveraine des pays devient un danger pour le patrimoine politique et social mondial

Tandis que les chiffres de la dette européenne se succèdent: 2079 milliards d'euros pour l'Allemagne, 1843 milliards pour l'Italie, 1591 milliards pour la France, etc., la note de la dette publique américaine (14.294 milliards de $) fait l’objet d’une dégradation, AA+ au lieu de AAA, par l’une des agences de notation les plus influentes, Standard & Poor’s. L'agence se justifie ainsi dans un communiqué: "Le plan de rééquilibrage du budget sur lequel le Congrès et l’exécutif se sont récemment mis d’accord (2100 milliards de $ sur 10 ans) est insuffisant par rapport à ce qui, de notre point de vue, serait nécessaire pour stabiliser la dynamique à moyen terme de la dette publique (soit 4000 milliards de $)"( franceinfo.fr ). Cette note, effective dans deux ans. fonctionne comme un avertissement lancé à la classe politique américaine, mais son effet sur les marchés est immédiat, obligeant Washington à emprunter davantage pour rembourser sa dette souveraine. Selon Rama Cont, qui dirige le Centre d'ingénierie financière de l'université Columbia (NY): "Ces notes peuvent désormais déclencher un "effet moutonnier" d'euphorie ou de panique. L'annonce d'une dégradation de la note d'un émetteur de dette incite les investisseurs au retrait: c'est un exemple de prophétie "auto-réalisatrice". On entend parfois que les agences sont des baromètres des marchés et que "le thermomètre ne donne pas la fièvre, il ne fait que la mesurer". Analogie erronée: les agences ne sont pas des observateurs neutres. Elles annoncent et mesurent la fièvre qu'elles ont pu entre-temps provoquer"( lemonde.fr ).

La question du poids des agences de notations dans le système financier international

Afin de garantir leur crédibilité, les agences dites agréées doivent satisfaire différents critères comme la transparence, l’information du public, la solvabilité, et l’indépendance. Or, cette dernière est loin d’être démontrée comme le souligne Rama Cont: "Depuis la fin des années 1980, les agences sont rémunérées en grande partie par leurs clients, à commencer par les banques. Il existe là un évident conflit d'intérêts: la notation devient à la fois un élément marketing de promotion pour l'émetteur et un élément de la rémunération des agences"( lemonde.fr ). Non seulement, l’objectivité des agences agréées Moody's, Standard & Poor's, et Fitch Ratings pose problème, mais ces dernières dénient toute responsabilité quant aux conséquences des décisions prises d'après l’opinion qu’elles émettent. Certes, la crise actuelle des marchés s’explique également par le problème des dettes italienne et espagnole, mais la dégradation de la note américaine, en contribuant à la hausse des taux d’intérêt des bons du Trésor, soit à l’augmentation de la charge de la dette, et en portant le discrédit sur la politique monétaire et fiscale de Washington, ainsi que sur sa capacité à relancer une conjoncture favorable, participe à l'effet de panique qui voit tous les investisseurs vendre en même temps. Renaud Murail, gérant chez Barclays Bourse, évoque un "scénario de découragement", dans la mesure où les "investisseurs ont de plus en plus l'impression que l'on va au-delà de la crise financière, vers un risque systémique, et cela auto-entretient le vent de panique qui souffle sur les marchés"( france24.fr ).

Une conjonction de trois crises : dette américaine, crise européenne, liquidité bancaire

Les résultats négatifs de lundi dans les différentes places boursières de New York (-5, 55%), Paris (-4,68%), Londres (-3,39%), Francfort (- 5,02%), Madrid (-2,44%) et Milan (-2,43%), et ce, malgré la décision de la Banque centrale européenne consistant à racheter les obligations des pays endettés comme l’Italie et l’Espagne, ne semblent pas présager une stabilisation des marchés financiers à court terme. Pourtant, une implosion de la zone euro menace, le principe d’une réévaluation des taux d’emprunt, ainsi que des garanties sur le désendettement de l'Etat américain, pouvant logiquement s’appliquer à l’ensemble des dettes européennes. Selon l’économiste Nicolas Bouzou, "nous sommes en train d'assister à un mouvement historique de déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale vers l'est. La dynamique est du côté des pays émergents. Les problèmes de chômage, d'endettement public de croissance sont les problèmes des pays riches. Les pays émergents ont la capacité d'épargne de prêt. Ça n'est pas un hasard si les chinois sont les premiers créanciers des Etats-Unis" ( nouvelobs.fr ). Tandis que la défiance s’installe chez les investisseurs, le débat politique peine à être à la hauteur des enjeux économiques, qu’il s’agisse de la lutte entre démocrates et républicains aux Etats-Unis ou des réticences allemandes côté européen. Mais l’action politique peut-elle convaincre les marchés de prêter à des pays qui ne pourront peut-être jamais rembourser? Le problème tient dans l’ampleur des dettes souveraines, mais également dans la nature inédite de la crise. Selon l’économiste Elie Cohen, il s’agit en fait d’une "conjonction de trois crises, c'est-à-dire la pire chose qui pouvait arriver. D’un côté, la crise de la dette aux Etats-Unis (…). En même temps, il y a la crise européenne (…), et puis (…) il y a la crise de la liquidité bancaire"( franceinfo.fr ).

L’alternative à l’actuel système financier était-elle possible ?

Le capitalisme de configuration fordiste d’après-guerre, qui fut choisi contre le modèle de l’Organisation internationale du commerce formulé par l’économiste John Keynes, aurait-il pu imaginer qu’un jour la Chine deviendrait le banquier du monde ? Lorsqu’il fallut décider de la nouvelle organisation commerciale et financière mondiale dans les années 1940, Keynes rédigea La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie , selon laquelle l’ordre commerciale de la planète serait assuré par l’impossibilité pour quelques-uns de concentrer tous les marchés et de cumuler d’énormes excédents commerciaux. "Sa solution s’appelait donc l’UCI (Union internationale de compensation), cette nouvelle banque centrale (…) devait émettre la monnaie mondiale destinée au commerce, le bancor. (…) l’innovation de Keynes fut de reconnaître que (…) les créanciers menaceraient la stabilité et la prospérité tout autant que les débiteurs"(Susan George, Le Monde diplomatique, janvier 2007). Dès lors, si les débiteurs devraient payer pour leur déficit, les créanciers devraient également s'acquitter d'intérêts sur leurs excédents. Cette union commerciale équitable n’a pas été le modèle retenu, et le système financier mondial doit répondre aujourd’hui de son incapacité à se réguler, sans compter les conséquences d’une mondialisation inégalitaire que l’on connaît: "la prise en otage des pouvoirs publics (…) ; le portage des coûts macroéconomique de ces crises par les chômeurs (…) ; la dépossession des citoyens de toute emprise sur la politique économique (…)."(Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, août 2011). Keynes utilisait la notion des "esprits animaux" pour décrire les pulsions humaines qui peuvent fausser la logique rationnelle économique: "Outre la cause due à la spéculation, l'instabilité économique trouve une autre cause, inhérente celle-ci à la nature humaine, dans le fait qu'une grande partie de nos initiatives dans l'ordre du bien, de l'agréable ou de l'utile procèdent plus d'un optimisme spontané que d'une prévision mathématique" ( wikipedia.org ). Heureusement, pour la stabilisation du système financier international, nous pouvons compter sur l’oracle des agences de notation...

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