La primaire citoyenne ou la question du leadership socialiste

Le processus de désignation de la personnalité présidentiable du P.S.: un débat intra-partisan risqué au service d'un événement démocratique inédit.

Le sens des candidatures tient dans leur singularisation, du fait de l’appartenance des six challengers à un même parti, le PS, lequel organisera dimanche 9 octobre le premier tour de la primaire qui doit désigner le candidat à l'élection présidentielle de 2012. Dans le cas où aucun prétendant n’obtiendrait la majorité, un second tour aura lieu le 16 octobre entre les deux premiers challengers.

Tous les citoyens français inscrits sur les listes électorales avant le 31 décembre 2010 s’acquittant de 1 €, et signant une charte d’adhésion aux valeurs de la gauche, pourront voter. Le P.S. s’engage à ne pas ficher les électeurs, en majorité des sympathisants de gauche (27 %), du front de gauche (18 %), d'extrême gauche (11 %), et des écologistes (10 %) ( lemonde.fr ), attendus dans les 10 000 bureaux de vote, dont la liste est disponible sur le site: www.lesprimairescitoyennes.fr.

"Loin de refléter la sociologie des sympathisants de gauche en général, [l'électorat] correspond aux personnes qui se rendent dans les urnes avec le plus de constance : les plus de 65 ans, les catégories socioprofessionnelles supérieures et les habitants des grandes villes" ( lemonde.fr ). La mobilisation des participants "sûrs" de voter à la primaire est par ailleurs passée de 9 % à 11 %. Or selon Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'IFOP, "ces évolutions ne sont pas encore phénoménales. Mais le fait que chaque bloc se renforce prouve que l'opinion est en train de se polariser"( lemonde.fr ).

Compétition télévisée pour une polarisation de l’opinion

En opposition avec la primaire de 2007, celle de 2011 est non seulement ouverte à tous les citoyens, mais elle va faire également l’objet de trois débats télévisés au cours desquels les candidats pourront s’interpeller. L’exercice de communication est périlleux, car l’enjeu pour chaque personnalité est d’affirmer ses différences sans que cela ne vienne contrecarrer la dynamique de rassemblement du parti socialiste.

Dès lors, le premier débat sur France 2 ce 15 septembre a consisté aussi pour les participants à éviter les pièges de l’affrontement fratricide, dans la mesure où selon Jean-Pierre Mignard, porte-parole de la Haute autorité des primaires, "les Français n’admettraient pas (…) une sorte de baston pour ensuite se réconcilier lors d’une convention (…). [Les candidats] sont contraints de se maîtriser, d’avoir entre eux un rapport fraternel." ( franceinfo.fr ).

L’émergence du leadership ne se joue pas ici sur l’opposition idéologique des solutions à développer, mais sur la crédibilité d’un des candidats à synthétiser la pluralité des sensibilités de gauche au niveau intrapartisan tout d’abord, au niveau national ensuite. Selon Renaud Dély, directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur: "Toutes les coalitions gouvernementales qui fonctionnent (…) [le] font sous la forme d’une pluralité transcendée par un leader, c’est ce qu’avait réussi Lionel Jospin en 1997 et en 2002 (…), et Sarkozy (…) en rassemblant une droite décomplexée" ( c-dans-l-air.fr ).

Il existe donc une diversité dans l’unité, et tout le processus de la primaire consistera à désigner le leader autour duquel viendront nécessairement s’agréger tous les autres. Or celui qui porte en lui la dynamique de rassemblement peut-il être légitimé par le vote d’un corps électoral indépendant ou doit-il émerger de lui-même? Si l’exercice du débat télévisé intra-partisan pose le problème de la singularisation de chacun sans que cela nuise à l'union de tous, l’élection des primaires met en évidence la nécessité pour le P.S. de légitimer son leader au travers d'un processus d’agrégation des voix citoyennes.

Le processus d’une primaire peut-il accoucher d’un véritable leadership ?

D’après Guillaume Roquette, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles: "Si on est dans une logique d’agrégation ça veut dire que sa campagne électorale va être une question d’arithmétique. Or, le problème c’est que c’est aussi une question de dynamique (…) Nicolas Sarkozy (…) avait une personnalité si forte qu’on pouvait projeter sur lui un certain nombre d’éléments parfois contradictoires dont il faisait la synthèse, parce qu’au départ (…) il avait une légitimité évidente (…) sans passer par la case primaire (…). Dans quelle mesure ce processus des primaires est compatible avec l’émergence d’un leadership authentique?" ( c-dans-l-air.fr ).

En fait, on pourrait penser que la question du leadership socialiste ne tient plus dans la logique de la reconnaissance d’un chef par ses partisans, mais dans la rencontre entre une pluralité de gauches et un programme, la question de la personnalité capable de le porter étant presque mineure par rapport à la transcendance du projet de civilisation lui-même. Pourtant, dès lors que les problèmes de fond ne peuvent pas faire l’objet de trop grandes discordances, les candidats sont contraints de se distinguer sur des sujets périphériques par rapport au projet commun, et par là même en décalage avec les préoccupations principales de l’électorat, comme la crise économique ou la question identitaire.

Or, une telle campagne médiatisée est d’autant plus risquée que, selon Brice Teinturier, directeur général d'Ipsos, les "téléspectateurs sont à la recherche d’éléments d’appréciation pour cristalliser leur vote dans un vote (…) encore plein, non seulement d’inconnus, mais de fluidités potentielles"( franceinfo.fr ).

Néanmoins, cet exercice inédit ne permet-il pas aux spectateurs-électeurs d’accompagner l’élaboration, par chaque candidat, d’une posture présidentielle crédible, le peuple étant invité à participer activement à la désignation de celui qu’il estime être un leader digne d'être élu.

Six gauches pour un leadership

Chaque personnalité candidate s’emploie à incarner un héritage socialiste différent. Ainsi, au rocardisme du social-libéral M. Valls, aile droite des primaires, partisan d’une "fiscalité plus progressiste", distingué par le journal libéral The Economist, s’oppose l’aile gauche, qu'il s'agisse du radicalisme d’actualité de J-M Baylet, ou d'Arnaud Montebourg et sa "tribune néo-chevénementiste", défendeur de la VIe République et de la "démondialisation financière". Les deux challengeuses se revendiquent quant à elles de l’héritage mitterrandien. S. Royal, porte-parole des "indignés" et des "voix des sans-voix", s’auto-déclare "la plus en phase avec le peuple" (Le nouvel Obs. n°2445), et en appelle à l’ordre juste, à la nationalisation partielle des banques, et au blocage des prix.

M. Aubry, au plus près des idées de la gauche avec sa "Lettre aux Français", 300 000 "emplois d'avenir" et quatre priorités: l'emploi, le pouvoir d'achat, l'éducation et la sécurité, promet de "Changer la vie". Selon un sondage Viavoice-Libération du 13 septembre: 15 % des Français souhaitent qu’elle gagne la primaire contre 33 % pour F. Hollande, figure d’une gauche réaliste, et mendésiste, axée sur une exigence réformatrice pour une rigueur budgétaire et un désendettement du pays, mais porteur d'un "contrat de génération" et d’une "loi de programmation" pour créer 60 000 à 70 000 postes d'enseignants. La marque de la candidate Aubry: "Le sérieux (…) n’est pas l’austérité"( lacroix.fr ) concurrence le "sérieux… qui n’empêche pas l’humour" du candidat Hollande, lequel déclare à propos de la primaire: "c’est la seule élection que les socialistes soient sûrs de gagner"( franceinfo.fr ).

Loin du lyrisme d’un "monopole du cœur" lancé par V. Giscard d’Estaing à F. Mitterrand en 1974, mais au plus près de "l’austère qui se marre" de L. Jospin en 1999, c’est une humorisation du discours politique de gauche qui semble ici à l’œuvre, voire même sa Schwarzeneggarisation, puisque dans les pas du "gouvernator" californien, S. Royal déclare le 12 septembre: "Il y aura du ménage à faire. Et ce n'est pas plus mal que ce soit une femme qui soit élue pour faire le ménage. Un bon coup de balai, et hop!" ( lemonde.fr ). Impossible ici de ne pas évoquer la pensée d’un autre roi de l’humour au fort potentiel présidentiable, Michel Colucci dit Coluche: "Le plus dur pour les hommes politiques, c’est d’avoir la mémoire qu’il faut pour se souvenir de ce qu’il ne faut pas dire" (Coluche1Faux).

Sur le même sujet