Lampedusa : le défi de l'immigration clandestine en Europe

Des clandestins tunisiens débarquent tous les jours en Italie provoquant la remise en question de la politique migratoire européenne.
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Première terre sur la route des migrants africains vers le nord, l’île italienne de Lampedusa est devenue la porte d’entrée de l’Europe. Ils sont à ce jour 20 000 Tunisiens et 8 000 Libyens à avoir débarqué dans la cité portuaire, et si certains sont déjà repartis, d’autres demeurent sur place ( libération.fr ). Ainsi, selon Laura Boldrini, porte-parole du Haut commissariat aux réfugiés en Italie, la cohabitation entre les 5 000 habitants et les 6 000 immigrés est devenue "insupportable". "Les clandestins survivent dans des conditions sanitaires déplorables et les infrastructures mises en place d’urgence (…) se sont rapidement révélées insuffisantes" ( france24.fr ).

Faute de trouver une place dans les centres, les migrants, qui campent dans les rues et sur les plages de l’île, font rapidement ce constat ironique: "L’accueil des [200 000] Libyens est meilleur en Tunisie que l’accueil des Tunisiens en Italie", comme le souligne l'un d'entre eux dans le magazine Envoyé spécial , diffusé le 17 avril. Depuis trois mois, profitant de la désorganisation douanière et policière de leur pays, ces jeunes Tunisiens fuient la misère et voguent vers l’eldorado européen.

Comment expliquer cette migration du désespoir d’une jeunesse prête à mourir sur des embarcations sommaires, alors même que la révolution de Jasmin a libéré leur pays de la dictature? La crise dans le secteur du tourisme venant s’ajouter à l’absence de répartition des richesses de l’ère Ben Ali, un nouveau type d’immigration économique se mêle aux traditionnels demandeurs d’asile politique, et met l’Europe au défi de consolider une politique d’immigration commune en ces temps troublés par la droitisation du débat politique.

Le problème d’une politique migratoire européenne commune

Les révolutions dans le monde arabe inaugurent une nouvelle ère de l’immigration en Europe, dans la mesure où les régimes autoritaires empêchaient jusqu’alors le départ des candidats à l’exil. Dans ce nouveau contexte d’instabilité géopolitique et d’urgence humanitaire, l’Europe n’a pu stopper l’afflux massif d’immigrés sur les côtes italiennes. Dès lors, la réponse individuelle de l’Italie d'accorder un permis de séjour temporaire "pour protection humanitaire", permettant à ces clandestins de circuler librement dans l’espace Schengen pour une durée de six mois, met en évidence, outre un problème de stratégie commune, un profond manquement à "l’obligation de solidarité [qui] fait partie de la politique européenne de l’immigration", comme le rappelle Catherine de Wenden, spécialiste des migrations internationales au CNRS ( france24.fr ).

Certes, l’Italie a "triplement failli [aux accords de Schengen]: en ne parvenant pas à stopper les arrivées de clandestins, en refusant d’assumer leur reconduite et, enfin, en leur délivrant des cartes de séjour temporaires"( liberation.fr ), légitimant un engrenage anti-Schengen périlleux. Mais comment comprendre les nombreuses dissensions survenues au sein de l’Europe? Le cas du gouvernement français, expliquant vouloir "réfléchir à un mécanisme de clause de sauvegarde" qui permettrait de "rétablir de manière ponctuelle des contrôles "intérieurs lorsqu'une frontière extérieure ne fonctionne pas" ( france24 .fr ), montre comment Paris a axé sa communication sur le problème des frontières internes, alors même que cette crise témoigne de l’absence d’une politique commune concernant les frontières extérieures de l’Europe et leur contrôle.

L’espace sans frontière Schengen

Le principe de la politique migratoire européenne, selon lequel le pays touché en premier par un afflux d'immigrés devient de fait responsable de sa gestion, a montré ses limites. Lors du 29e sommet franco-italien du 26 avril, Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy ont rédigé une lettre conjointe , qui prévoit "la possibilité de rétablir temporairement le contrôle aux frontières intérieures en cas de difficultés exceptionnelles dans la gestion des frontières extérieures communes", et évoque la nécessité "d’un régime d’asile européen commun" et le renforcement de Frontex comme "noyau d’un système européen de garde-frontières". C’est donc moins la remise en cause de l’espace de liberté et de sécurité européen Schengen, que son renforcement et sa réforme qui sont finalement invoqués pour sortir de la crise.

Selon Mehdi Lahlou, spécialiste des dynamiques migratoires de l’espace méditerranéen, si Bruxelles décide de renforcer Frontex, "c’est que les dirigeants européens s’attendent à un embrasement généralisé de la région qui aboutira à de nouveaux afflux massifs de migrants" ( france24.fr ). Une perspective contredite par Claire Rodier, cofondatrice du réseau d'études des questions d'immigration euro-africain Migreurop, qui affirme: "Dans l'histoire récente, les 'grandes invasions' annoncées, par exemple en provenance d'Europe de l'Est après la chute du mur de Berlin, n'ont jamais eu lieu. L'histoire de mouvements de démocratisation est aussi une histoire où des gens reviennent dans leur pays" ( lemonde.fr ). Dans un cas comme dans l’autre, l’enjeu n'est-il pas avant tout de perfectionner l’espace Schengen sans porter atteinte aux principes de liberté et de droit à l’origine de son élaboration?

Se libérer de ses chaînes

L’Occident regarde la révolution arabe accoucher d’une génération de migrants clandestins, et réalise que la misère, la faim et le désespoir sont les chaînes dont l’homme veut se libérer, au-delà de toutes raisons politiques et autres principes de droit et de liberté. L’homme tunisien issu du peuple, enfin libre de s’exprimer, rêve surtout d’un destin européen, et remet en jeu sa condition citoyenne légale pour un permis de séjour temporaire de six mois, le temps de se réinventer une vie plus digne, avant de sombrer dans la clandestinité. La servitude volontaire dont parlait Etienne de La Boétie dans son œuvre, Discours de la servitude volontaire (Ed.Flammarion, Paris, 1993), consisterait dans "l'habitude qu'a le peuple de la servitude qui explique que la domination du maître perdure".

Comment la fin de la dictature Ben Ali a eu pour conséquence la fin de l’obéissance à cette dictature, mais pas nécessairement le désir d'être libre, ou comment expliquer que certains Tunisiens font le choix de l’exil, préférant à leur nouvel condition d’homme libre, la condition de sans papiers, l’illégalité se révélant être un principe de soumission à la tyrannie des organisations mafieuses et criminelles? Au XVIe siècle, La Boétie tente déjà d’expliquer la soumission ou l’oubli de la liberté: "Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance". Cette théorie pourrait nous permettre de comprendre ce retour volontaire à la clandestinité d’hommes inconscients de ce que signifie "être libre", mais bientôt conscients que l’eldorado européen, ça n’existe pas.

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