Le nouveau gouvernement Ayrault: les visages du changement

34 ministres, une parité hommes-femmes mathématique, toutes les sensibilités représentées, sont les emblèmes de la nouvelle gouvernance

La composition du gouvernement, le 16 mai, par le premier ministre Jean-Marc Ayrault, semble avoir pris la mesure de l’espérance soulevée durant la campagne, s’appuyant sur des paramètres non seulement électoralistes, comme l’équilibre géographique entre les régions, les personnalités et leurs compétences, mais également symboliques. Ainsi, le rassemblement des différentes sensibilités, socialistes, radicaux, et verts, la parité hommes-femmes, ou la participation des proches de F. Hollande, M. Aubry et S. Royal, les deux femmes ne participant pas au gouvernement, permettent un certain renouvellement de l'élite politique. Selon Claude Weill, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur : "C’est un gouvernement qui représente globalement l’état des forces du premier tour (…). Il est à la fois très présidentiel parce qu’il est extrêmement hollandais (…) et en même temps, il est dans une pure logique parlementaire (…) qui s’appuie sur les parties politiques qui formeront la majorité parlementaire"( c-dans-l-air.fr ). Cette "topographie socialiste" compte seulement cinq ministres dotés d'une expérience ministérielle, dont Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères. Pierre Moscovici , ministre de l'Economie , Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense , Marylise Lebranchu, ministre de la Réforme de l'Etat, et Michel Sapin , ministre du Travail. C'est donc une équipe élargie composée surtout d'élus et de militants qui entre au gouvernement. Selon la journaliste, Caroline Fourest: "on ne pouvait pas avoir un gouvernement aussi resserré qu’annoncé (…). La première raison est qu’il fallait après une si longue période d’opposition, rassembler et représenter toutes les sensibilités, et l’autre raison tient dans le fait que Martine Aubry n’est pas allée à Matignon (…), il fallait que ses lieutenants à elle soient bien dans le gouvernement, pour être sûr qu’ils ne soient pas à Solferino en train de créer une petite mutinerie"( c-dans-l-air.fr ). De fait, on compte parmi les fidèles aubryistes, Marylise Lebranchu, Benoit Hamon , le ministre délégué à l'Economie sociale et solidaire, Valérie Fourneyron, la ministre de la Jeunesse et des Sports, et François Lamy, le ministre délégué chargé de la ville.

Le cas Aubry

Si le cas Royal semble apaisé, dans la mesure où elle est représentée par des proches tels que Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement, Delphine Batho, ministre déléguée à la justice, Aurélie Filippetti , ministre de la Culture et de la communication , et Dominique Bertinotti, ministre déléguée, chargée de la Famille, il en va autrement pour le cas Aubry. En fait, il s’agirait d’un problème stratégique de personne, dû à la mésentente entre la première secrétaire du P.S. et François Hollande, qui a voulu verrouiller l’architecture gouvernementale autour d’un fidèle, Jean-Marc Ayrault. Le choix de Martine Aubry aurait sans doute également donné le signal d’une inflexion plus à gauche, posant le problème cette fois de la ligne politique. Pourtant, si les fidèles historiques de Hollande sont présents, comme Michel Sapin, Jean-Yves Le Drian, Kader Arif, ministre des anciens combattants, et Stéphane Le Foll à l’agriculture, les postes régaliens, comme les affaires étrangères, l’économie, et l’intérieur, avec à sa tête, Manuel Valls, sont confiés à des ralliés, poids lourds de son équipe de campagne. Selon Caroline Fourest : "Ce que consacre ce gouvernement (…) c’est la gauche républicaine et laïque (.. .). Vous avez tous les poids lourds qui ont défendu la laïcité ou les questions de sécurité au sein du P.S., et qui sont en première ligne. M.Valls, V.Peillon, à l’Education nationale, M.Delaunay aux affaires sociales (…), loin de la gauche multiculturaliste, compréhensive envers le communautarisme religieux, qui était peut-être plus proche de Martine Aubry (…). Laïcité et féminisme sont deux valeurs qui vont fortement ensemble (….), avec un double symbole, (…) la restauration du ministère du droit des femmes, (confié à Najat Vallaud-Belkacem), et le fait d’avoir respecté la parité"( c-dans-l-air ). Exception faite de Christiane Taubira, garde des sceaux, aucune femme n’accède à des postes dits régaliens. Serait-ce là la démonstration d’une parité d’affichage ? En fait, pour la première fois dans l’histoire politique, la parité a été strictement observée, et le manque de femmes aux postes stratégiques s’expliquerait surtout par ces longues années passées dans l’opposition.

Une culture et une politique socio-démocrate européenne

Parallèlement aux traditionnels ministres des Affaires sociales et de la santé, Marisol Touraine, de l'Ecologie, Nicole Bricq, de l'Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, et des Outremer, Victorin Lurel, certains intitulés plus lyriques tendent à témoigner d’une véritable culture de gauche. C’est le cas du "ministre du Redressement productif", Arnaud Montebourg, du "ministre de l’’Egalité des territoires et du logement", Cécile Duflot, ou encore du "ministre délégué à la réussite éducative", George Pau-Langevin. Selon l’analyse de Claude Weill, ces remodelages montrent en quoi "les questions liées (par exemple) à l’immigration vont être traitées par la porte social, c'est-à-dire, par l’égalité des territoires (…), ou par la réussite scolaire (…). C’est un traitement purement social et républicain"( c-dans-l-air ). Au-delà des choix terminologiques, il s’agit également de comprendre le profil de certains ministres, afin de décrypter la direction idéologique du nouveau gouvernement. Le cas d’école est celui de Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, qui n’est pas un proche du président, mais surtout, qui s’est opposé, contrairement à Hollande, au projet de Constitution européenne en 2005. Que signifie d’un point de vue stratégique un tel choix, dans la mesure où Bernard Cazeneuve, le nouveau ministre chargé des Affaires européennes, a lui aussi défendu le "non" à la Constitution. Il s’agirait non seulement d’un signal fort pour les autres pays membres, témoignant de la volonté de changer l’Eurocratie actuelle, mais également pour les électeurs, fortement divisés sur la question. Pourtant, le choix de nommer des personnalités contestataires dans ces domaines clés ne lance-t-il pas un message diplomatique paradoxal, au moment où l’Europe a besoin d’une coordination politique solide? En fait de paradoxe, il semble que les nouveaux décideurs politiques de la France sacrifient la passion des débats historiques à la rationalité électorale présente. Dans sa chronique, l’ancien directeur éditorial du Monde, Alain Frachon, fait cette analyse : " C'est une réalité politique incontournable : les Français se méfient de l'Europe. Ils sont d'humeur eurosceptique, portés au repli, comme s'ils attribuaient au projet d'intégration européenne toutes les tares du libéralisme économique. L'Europe est, certes, un grand marché: c'est l'une de ses forces (...). Mais elle doit être aussi projet politique, projet de civilisation. M. Fabius pourrait ne pas être le plus mal placé pour être le porte-parole de cette Europe. Ainsi va la politique " ( lemonde.fr ).

Une somme d’équilibres au service du volontarisme politique

Alors que les nouveaux ministères du gouvernement commencent à recouvrir les réalités administratives, redessinant les thématiques prioritaires évoquées lors de la campagne, comme le redressement productif et l’éducation, la droite attaque l’inexpérience ministérielle et entre dans la bataille des législatives. Ainsi, Henri Guaino critique le nouveau gouvernement. Selon lui, "le rassemblement ce n’est pas le dosage, l’art de trouver des compromis entre les partis, les factions et les courants (…), c’est la capacité à entraîner tout le monde (…). Un gouvernement n’est pas fait pour représenter toutes les nuances de l’opinion, mais pour mener une politique qui rassemble"( c-dans-l-air ). Il est vrai que nous sommes là face à deux constructions politiques antagonistes, d’une part, l’UMP, structure monolithique appuyée sur l’image rigide d’un super leadership, à la recherche de l’homogénéité politique lui interdisant toutes discussions internes, d’autre part, le P.S., alignement mégalithique, d’énarques, d’élus et de technocrates, de sensibilités différentes, en quête d’unité. A la fin, c’est toujours blocs de droite contre blocs de gauche. L’architecture du politique est sans conteste un monument, plus souvent le tombeau des promesses de campagne que le mémorial d’une vie devenue meilleure après l’élection. Mais, le temps est aussi à l’humeur gaffeuse, puisque "des médias arabophones ont été obligés d'adapter la transcription du nom du nouveau Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, pour éviter que chaque évocation du chef du gouvernement socialiste ne se transforme en histoire graveleuse. En effet, la transcription en arabe du nom tel que prononcé en France - "Aïro" - est un synonyme de "pénis" dans le langage familier de nombreux pays du Proche-Orient. (…) Le ministère français des Affaires étrangères a transmis à la presse une transcription officielle, retenant l'option de transcrire toutes les lettres de son nom comme si elles se prononçaient, y compris le L et le T." ( lepoint.fr ). Au moins, le gouvernement Ayrault est déjà un monument … du lapsus dans le monde arabe...

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