Le printemps arabe ou le désenchantement démocratique

18 mois après le printemps arabe, le rêve démocratique laisse la place aux bipolarités islamistes- laïques (Tunisie), et islamistes-militaires (Egypte)
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A l’origine du printemps arabe, la génération post-islamiste est désormais otage d’un choix électoral sans précédant, redonner le pouvoir aux soutiens de l’ancien régime, ou voter pour un parti islamiste. La victoire électorale du parti islamiste Ennahda, le 23 octobre 2011 en Tunisie, témoigne, selon le journaliste Robert Solé, d'une "réalité de frustrations sociales accumulées (…), qui explique comment la prise du pouvoir par les islamistes satisfait une grande partie de l’opinion"( c-dans-l-air.fr ). Or, l’islamisme politique n’est pas né avec le printemps arabe. Dès le début des années 70, les islamistes, définis par le chercheur Olivier Roy comme "ceux qui voient dans l'islam une idéologie politique à même de résoudre tous les problèmes de la société"( lemonde.fr ), envahissent l’espace public arabe. Sans doute, la nouveauté tient désormais dans les spectres de cet islamisme post-révolutionnaire, qui doit rassurer le camp des laïques et des défenseurs de l’Etat civil, tout en faisant un grand écart idéologique pour conserver sa base radicalisée salafiste, laquelle prône un retour à l’islam des origines et la réislamisation des individus. Dès lors, cet islamisme modéré peut-il idéologiquement être en accord avec les valeurs démocratiques défendues par la révolution de Jasmin ? En janvier dernier, le président tunisien Moncef Marzouki déclarait dans une interview : "Nous avons la chance d’avoir la partie centrale du spectre islamiste (…) avec un contrat très net et très clair, à savoir que les droits de l’homme et les droits de la femme, pas touche ! (…) Le danger dans ce pays c’est l’affrontement des extrémistes laïques et des extrémistes religieux" ( france24.fr ). Mais, les récentes violences des 11 et le 12 juin, en marge d’une exposition d’art contemporain, montrent comment Ennahda ne fait pas de différences entre les extrémismes et les provocations artistiques. Son chef, Rached Ghannouchi, a donc appelé stratégiquement à "une marche pacifique" contre la violence, et pour la défense des "valeurs du sacré". Or, ce ménagement de la base salafiste à l’origine des violences et d’un appel au meurtre contre certains artistes, ainsi que le rétablissement immédiat du couvre feu dans huit régions dont la capitale, posent la question de la possibilité même d’un islamisme démocrate. Le journaliste Mohamed Sifaoui explique comment : "il ne peut pas y avoir d’islamistes démocrates (…) parce qu’un islamiste, d’un point de vue doctrinal, considère que la démocratie consacre la souveraineté du peuple. Or, de son point de vue, la souveraineté n’appartient qu’à Dieu (…). La démocratie ne se résume pas à des processus électoraux (…). Il s’agit d’un corpus idéologique qui va au-delà (…) et qui englobe toutes les formes du progrès (…) rejetées en bloc par les idéologues qui prônent l’islamisme comme projet de société" ( c-dans-l-air.fr ).

Une demande autochtone de démocratie

Dans ces sociétés séculaires mais non laïques, l’aspiration à une démocratie, intégrant le rapport entre le religieux et le politique, pose le problème de l’entrée de l’islam dans la modernité. Si les régimes islamistes sont par le passé devenus des totalitarismes, comme l’Iran et l’Arabie Saoudite, la version modérée en vogue en Tunisie, mais également en Egypte, avec les Frères musulmans (FM), semble désireuse de se moderniser. En fait, le choix islamiste tendrait à s’inscrire dans une demande autochtone de démocratie, en rupture avec le modèle occidental importé des années Bush. Les peuples musulmans chercheraient ainsi leur propre organisation politique démocratico-religieuse. Mais, ne s'agit-il pas de différencier la démocratie musulmane du pouvoir islamiste? Selon Mohamed Sifaoui, "il faut faire le distinguo entre une personne qui a pour culte l’islam, mais qui croit par ailleurs dans les valeurs universelles et (…) l’idéologisation de l’islam que ce soit dan sa version hard, salafiste, djihadiste, ou dans sa version dite plus soft, les Frères musulmans, qui a un projet antinomique avec des valeurs universelles"( c-dans-l-air.fr ). Dans le cas du parti de la liberté et de la justice des FM de M. Morsi, victorieux de la présidentielle égyptienne des 16 et 17 juin avec 13 millions de voix, contre le représentant de l’armé Ahmad Chafiq, ancien Premier ministre de Hosni Moubarak, le choix d’une économie libérale, et les efforts pour rassurer les pays occidentaux, contrastent avec le projet d’islamisation judiciaire et social, qui consiste à s’appuyer sur la Charia, normes issues de la volonté divine, comme source unique du droit. En fait, la Constituante ne doit-elle pas être avant tout le reflet d’une société et non de ceux qui ont gagné les élections ? Comment les Frères musulmans ont-ils réussi à confisquer la révolution et dépasser le troisième camp à son origine, cette génération culturellement démocrate située entre les 23,6% de nostalgiques et les 24,7% de sympathisants islamistes? D'après Mohamed Sifaoui, "la troisième voie, les laïques, les démocrates, ne représentent pas dans l’inconscient collectif la lutte contre les pouvoirs autocratiques (…) parce que ceux qui on été torturés (…) ceux qui ont fait de la prison, ce sont les islamistes (…). A travers l’histoire, ils ont gagné une légitimité. A tort les démocrates représentent une aventure, quelque chose de très exotique, qui est trop occidentalisé"( c-dans-l-air.fr ).

Comment l’islamisation de l’espace arabe peut en fait sous-tendre un projet de décolonisation ?

La présence des militaires et leur coup d’Etat constitutionnel du 17 juin, provoquant la dissolution de l’Assemblée, invalidant la majorité islamiste, et limitant de fait l'autorité du président élu, posent les limites du pouvoir des FM et réactive le conflit larvé, vieux de 60 ans, entre les deux camps. Jusqu’où ira le Conseil suprême des forces armées pour sauver son empire, le contrôle de son budget, et les traités internationaux, notamment ceux signés avec Israël ? N’utilise-t-il pas les FM et l'usure du pouvoir pour légitimer à moyen terme le changement pour un régime démocratico-militaire? En Tunisie, comme en Egypte, tout l’enjeu consistera pour le pouvoir islamiste à faire évoluer les domaine législatif et judiciaire inspirés du modèle occidental, afin des les rendre islamo-compatibles. Cette bataille idéologique, qui tend à s'inscrire dans un projet de société visant la décolonisation, est également incompatible avec un processus démocratique, comme le souligne la Cour européenne des droits de l'homme: "(...) des références explicites à l’instauration de la Charia sont difficilement compatibles avec les principes fondamentaux de la démocratie (…). Il est difficile à la fois de se déclarer respectueux de la démocratie et des droits de l’homme et de soutenir un régime fondé sur la Charia (...), eu égard à ses règles de droit pénal et de procédure pénale, à la place qu’il réserve aux femmes dans l’ordre juridique et à son intervention dans tous les domaines de la vie privée et publique conformément aux normes religieuses"( cmiskp.echr.coe.int ). Débarrassées des régimes autoritaires soutenus par les Etats occidentaux, les sociétés musulmanes sont entrées en résistance contre les normes politiques, sociales et culturelles, du monde occidental, et ce, au risque de rétrocéder les libertés à peine acquises. Pierre-Jean Luizard, Directeur de recherches au CNRS, observe comment " la colonisation, en quelques décennies, de l'ensemble du monde musulman par des puissances européennes en pleine expansion, a été un événement fondateur (...). L'idée s'est répandue que la soumission des pays musulmans à l'Europe n'était pas due à un défaut de l'islam, mais, bien au contraire, à l'éloignement de l'islam de la part des rois et souverains musulmans (…) dès lors, il fallait revenir aux origines de l'islam et à la religion des premiers musulmans pieux (les salaf) pour pouvoir contrer la domination européenne" ( lexpress.fr ). La victoire des FM souligne l’enjeu majeur de notre temps, soit l’incompatibilité entre l’islamisation politique des sociétés musulmanes et l’occidentalisation de la culture mondiale. Malgré la pacification de son logo historique, deux sabres croisés et un Coran, en deux mains jointes et une motte de terre où prend racine une pousse verte, le bras politique de la confrérie religieuse n’est pas encore la main verte qui fera pousser la démocratie, quant à l’armée, elle pourrait, malgré tout, vouloir garder la main à grands coups…d’Etat.

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