Le projet de résolution sur la Syrie dans l'impasse diplomatique

Les négociations continuent au Conseil de sécurité sur fond de rapports de force internationaux et tragédies humanitaires

Le Conseil de sécurité de l’ONU semble décider à adopter rapidement une résolution sur la Syrie, qui conduirait à une transition du pouvoir et à la fin de la répression, responsable de plus de 5 000 morts, dont plus de 38O enfants ( unicef.fr ). "Il y a [au sein du Conseil] le désir d’obtenir un texte qui puisse être adopté dans les prochains jours", selon la déclaration à la presse faite par l’ambassadeur britannique Mark Lyall Grant ( lemonde.fr ). Pourtant, la réunion du mardi 31 janvier n’a pas abouti à un accord entre les ambassadeurs des 15 pays membres du Conseil de sécurité. Quelles sont les raisons qui empêchent l’adoption du projet de résolution présenté le 27 janvier au Maroc, entérinant le plan de la ligue arabe pour la Syrie, qui comprend la nécessité de "mettre fin immédiatement aux violations des droits de l'homme et attaques contre ceux qui exercent leur droit à la liberté d’expression" ; préconise "une transition politique qui verrait le président Assad déléguer "toute son autorité à son vice-président, en vue de coopérer pleinement avec [un] gouvernement d'union nationale" ; enfin, prévoit des élections "libres et transparentes" sous supervision "arabe et internationale"( francetv.fr ). Selon l’ambassadrice américaine Susan Rice, si le Conseil de sécurité est inactif "ce n'est pas parce qu'une majorité du Conseil n'était pas impatiente d'agir (..) c'est parce que deux membres très puissants (du Conseil) ne veulent pas le voir agir"( l’express.fr ).

Pour Moscou, il s’agit moins de bloquer que de contrôler le processus diplomatique

La mission de paix et de sécurité devra passer nécessairement par une intervention de l’ONU. Pourtant, malgré l'engagement à opter pour une solution pacifique, dans la mesure où "rien dans cette résolution n'impose aux Etats de recourir à la force ou à la menace de l'usage de la force", le projet condamnant "toute violence, d'où quelle vienne"( francetv.fr ), la Russie laisse planer à nouveau le doute sur l’usage de son véto. Lundi 30 janvier, son vice-ministre des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a ainsi déclaré son opposition au nouveau projet: "Ce document n’est pas équilibré (…) et laisse la porte ouverte à une ingérence dans les affaires syriennes" ( l’express.fr ). Le précédent libyen de la résolution 1973, qui avait permis une intervention militaire de l’Otan sur le territoire afin de soutenir l’opposition à Kadhafi, reste un argument de choix pour Moscou, qui souhaite cette fois négocier au mieux ses intérêts et le prestige de sa diplomatie. Certes, les impayés de la facture diplomatique libyenne pèsent dans le débat, mais les menaces de sanctions économiques et d’embargo sur les armes seraient la cause réelle du blocage russe. Dans un communiqué, Reuters annonce que "La Syrie a acheté $700 millions d'armes à la Russie en 2010, soit 7% sur les $10 milliards de dollars de ses livraisons d’armes à l’étranger (…) d’après le think-tank russe pour la défense privée, CAST". Or, le commerce des armes entre la Russie et la Syrie n’a pas cessé à ce jour, et ce, en dépit de l’escalade sécuritaire engagée par le régime syrien. Mais, les autorités russes s’en défendent, comme le montre cette déclaration à la radio Ekho Moskvy du vice-ministre russe des Affaires étrangères: "Je ne vois pas pourquoi nous devrions nous justifier pour cela (…) Je ne vois pas pourquoi nous devrions constamment rougir, devenir blêmes ou suer abondamment. Nous sommes dans notre droit"( lemonde.fr ). Des mots qui font sens lorsqu’on sait qu'un contrat comprenant la livraison de 36 avions d'entraînement Yak-130 a été signé dernièrement entre Moscou et Damas ( l’express.fr ).

Une tragédie humanitaire aux prises avec les rapports de force diplomatiques

L’influence géopolitique et économique au Moyen Orient est devenue l’enjeu majeur des rapports de force entre les diplomaties du monde. La Russie, mais aussi la Chine, plus effacée dans ce dossier, et l’Inde, ne cachent pas leur ambition de contrebalancer l’expansion américaine et européenne, et de compter dans la gestion internationale de la crise syrienne. L’ambassadeur indien Hardeep Singh Puri explique ainsi "la position de l'Inde": "un message doit être adressé aux deux camps", celui du régime en place et celui du Conseil national syrien, car "comment les deux parties pourraient-elles se mettre d'accord si vous mettez comme condition préalable que l'une d'elles doit quitter le pouvoir?"( lemonde.fr ) La secrétaire d'Etat américaine, Hillary Clinton, n’entend pas quant à elle ménager les " deux parties " , déclarant que "chaque membre du Conseil de sécurité de l'ONU à choisir son camp" celui du "peuple syrien" ou celui "d'une dictature brutale"( lemonde.fr ). En fait, le problème d’un consensus international sur la légitimité de l’intervention en Syrie pose la question de la crédibilité même de la communauté internationale, déchirée entre le massacre d’un peuple à sauver et la stratégie géopolitique d’une région à ménager. Selon, Peter Harling, spécialiste de la Syrie à l‘ International Crisis Group : " la complaisance exprimée face à la répression à Bahreïn, la recherche obstinée d'une solution négociée au Yémen, et le silence radio sur l'Arabie saoudite illustrent amplement à quel point les calculs stratégiques supplantent les positions de principe. Si la sauvagerie du régime syrien en fait un cas particulier, il est d'autant plus regrettable que la réponse internationale à ce défi moral soit minée par ses contradictions prosaïques. "

Le flou diplomatique au secours du peuple syrien

La position russe exprimée dans le journal proche du pouvoir, Pravda, met en évidence les coulisses de la partie diplomatique en train de se jouer: " Il y a un complot contre la Syrie, qui est la première étape d'un complot contre l'Iran. La Ligue arabe est achetée par l'Occident, comme Kadhafi le disait il y a déjà longtemps " ( rue89.fr ). Les intérêts économiques et les jeux d’influences géopolitiques mettent en danger le processus diplomatique, et ce, au dépend des vies civiles. Peter Harling analyse comment " De tous les bouleversements qui agitent le Moyen-Orient, la crise syrienne est certainement le plus inquiétant, parce qu'elle mêle des intérêts décisifs à des peurs existentielles, des ambitions naïves, et des ingérences potentiellement explosives. Le soulèvement populaire se double graduellement d'un rapport de force international dont les objectifs non avoués visent à contenir l'Iran et affaiblir le Hezbollah. La sécurité d'Israël en constitue, inévitablement, l'arrière-plan " ( crisisgroup.org ). L’ONU devra donc faire des concessions, abandonnant les possibles sanctions économiques, son inquiétude face aux ventes d’armes à la Syrie, et la référence explicite au départ de Bachar Al Assad. Le flou diplomatique et les formules conciliantes semblent le dernier recours du Conseil de sécurité pour arriver à une résolution. Ne pas expliciter tout en faisant référence clairement au plan de la ligue arabe, formuler une transition démocratique sans imposer le départ du dictateur Assad, les diplomates négocient mots à mots, tandis que le régime syrien continue de réprimer morts à morts…

Sur le même sujet