Le tueur d'Oslo : nouveau visage du terrorisme en Europe

Le double attentat survenu le 22 juillet en Norvège pourrait être un tournant dans l'évaluation et la prévention de l'action terroriste internationale.

L’explosion d’une voiture piégée causant huit morts dans le quartier des ministères à Oslo, et l’assassinat de 69 personnes sur l’île d’Utoya qui a suivi, sont-ils l’œuvre d’une même personne ? Anders Behring Breivik, qui a admis être l’auteur des deux attaques terroristes, selon lui "des actes cruels mais nécessaires", refuse toujours de plaider coupable. "Il pense que ce qu’il a fait n’est pas quelque chose qui devrait être puni", a rapporté Geir Lippestad, son avocat ( c-dans-l-air.fr ).

En dépit d'un profil psychologique proche du tueur de masse, jeune haineux contre la société, passionné d’armes et de jeux vidéos ultra violents, Breivik serait en fait un terroriste. Le psychiatre Roland Coutanceau explique qu’il existe "deux profils criminologiques, le meurtrier de masse, qui est rare (…) le suicide fait partie de son objectif (…) et la logique terroriste, missionnaire (…), on réalise des morts pour frapper les esprits" ( c-dans-l-air.fr ). Comme dans le cas Timothy Mc Veigh , responsable de l’attentat le plus sanglant aux Etats-Unis (168 morts) avant ceux du 11 septembre, la haine terroriste de Breivik se cristallise autour d’idéologies politique et religieuse, la cible n’étant plus ici l’Etat fédéral américain, mais le parti social démocrate au pouvoir en Norvège. En visant le siège du gouvernement et en massacrant 90 minutes durant les membres des jeunesses travaillistes, le terroriste Breivik a fait acte de guerre contre le parti du "multiculturalisme" afin de sauver la Norvège de l’islam et du marxisme.

L’action terroriste: une opération marketing

Dans un manifeste de1518 pages où il décrit les raisons idéologiques de son action meurtrière, Breivik évoque également une série de préparatifs nécessaires à l’obtention d’un "matériel de marketing de qualité" et prévoit de "faire quelques heures dans un solarium pour avoir l’air fringant" sur les photos ( franceinfo.fr ). Le tueur se met également en scène en tenue de combat dans une vidéo, postée sur Internet avec son manifeste une heure avant l'attaque. Or, cette maîtrise absolue de l'image n’est-elle pas la clé principale de sa stratégie mortifère?

Derrière la face sociale lisse de "Mr tout le monde…le mec normal, blanc, classe moyenne type norvégien" tel que le décrit un voisin ( c-dans-l-air.fr ), se cache un criminel capable d’assassiner de sang froid, recourant à des armements de guerre prohibés et des balles à fragmentation, donnant des coups de pied dans ses victimes pour s’assurer de leur mort.

Un rescapé de la fusillade, Adrian Pracon témoigne ainsi: "C’était fou, il nous suivait dans nos tentes (…) je l’ai vu tirer cinq fois sur une même personne dans l’eau. (…) je me suis alors caché entre les corps, quand le tireur s’est approché, j’ai fait semblant d’être mort (…), j’entendais sa respiration, il était calme, pas du tout pressé. Il tirait lentement, j’ai alors senti une piqure au niveau de mon épaule (…) il venait de tirer sur moi"( c-dans-l-air.fr ).

Crimes contre l’humanité

"La déstabilisation grave de fonctions essentielles de la société" et l'intention de "semer la peur au sein de la population" sont les deux alinéas du paragraphe 147 invoqués par les autorités pour qualifier les actes d’Anders Breivik. Or la peine maximale est de 21 ans. Selon l' AFP , la Norvège "confrontée aux pires attaques perpétrées sur son territoire depuis la seconde guerre mondiale (…) envisage de poursuivre le suspect (…) pour "crimes contre l'humanité", un chef d'accusation passible de 30 ans de prison."

Page 1436 de son manifeste, Anders Breivik écrit: "je serai étiqueté comme le plus gros monstre (nazi) depuis la Seconde Guerre mondiale". Un monstre donc, mais pas fou "au sens de la maladie mentale", comme l’affirme le Dr. Coutanceau, car "son acte est organisé, structuré, méthodique"( franceinfo.fr ). Qualifié de fondamentaliste chrétien par la police norvégienne, l’auto-radicalisation et l’action terroriste solitaire du tueur d’Oslo pose surtout le problème d’un changement structurel du terrorisme en Europe.

D’après le criminologue Alain Bauer, "le terrorisme islamiste salafiste est devenu résiduel" comme le prouve le rapport pour l’année 2010 d' Europol , qui établit statistiquement que sur 100 attentats en Europe: trois sont de nature islamique "contre 97 issus de la radicalisation, de l’extrémisme, ou de mouvements politiques régionalistes" ( c-dans-l-air.fr ).

L’islamophobie : nouveau moteur du terrorisme en Europe ?

La radicalisation des extrêmes de droite comme de gauche, ainsi que les reconversions de partis plutôt libéraux en partis populistes, invoquant un retour aux valeurs fondamentales de la société européenne, blanche et chrétienne, montrent comment la question de l’islam et du multiculturalisme est devenue un enjeu majeur dans la construction de l’Europe. Selon le politologue Dominique Reynié, la partie nord de l’Europe, "à l’écart jusqu’ici des mouvements migratoires (…) homogène, très ouverte sur le monde, mais refermée en même temps, très à l’aise dans la globalisation, mais pas encore confrontée à cette recomposition ethnoculturel que l’Europe vit"( c-dans-l-air.fr ), doit faire face au problème européen de la légitimité de l’utilisation des ressources de la solidarité nationale de l’Etat providence au profit des nouveaux arrivants.

Par ailleurs, dans son manifeste, Breivik précise qu’il veut combattre tous "les régimes culturellement marxistes et multiculturalistes d’Europe", et "repousser(…) l’invasion/colonisation islamique en cours". Le titre "2083. Une déclaration européenne d’indépendance" invoque l’année jusqu’à laquelle cette guerre pourrait s’étendre contre les pays ciblés en raison de leur population musulmane. Selon le philosophe Lars Gule, le tueur norvégien est un "national conservateur en pleine croisade" dont "beaucoup partagent [l'] opinion, au sein d’une sous-culture florissante qui se développe sur le Net" (Le nouvel Obs/Les racines de la haine p.24). Roger Cohen, journaliste, invoque quant à lui un climat identique en Europe et outre-Atlantique, plombé par un "relatif déclin économique, du chômage, l’anxiété des classes moyennes et un haut niveau d’immigration comme toile de fond de l'islamophobie raciste" à quoi s’ajoute le "spectre (…) d’une prise de pouvoir par les musulmans"( nytimes.com ).

Londres 2002, Breivik est intronisé 8e chevalier justicier dans l’ordre des Chevaliers Templiers d’Europe

Dans son journal de bord, Anders Breivik écrit: "Samedi 11 juin: J'ai expliqué à Dieu que s'il ne voulait pas que l'alliance marxiste-islamiste prenne le pouvoir en Europe pour anéantir complètement la chrétienté européenne dans les cent prochaines années, il devait s'assurer que les guerriers combattant pour préserver la chrétienté européenne l'emportent"( lemonde.fr ).

Pourtant, selon D. Reynié, les textes du Templier Norvégien n’ont "aucun corpus théologique, aucun référence doctrinale aux Evangiles ou au créationnisme qui permettrait de le classer parmi les fondamentalistes chrétiens. Ses références ostentatoires (…) sont plus iconographiques qu’historiques. Elles renvoient à une espèce de chauvinisme culturel chrétien marqué par un imaginaire de BD et de jeux vidéos" (Le nouvel Obs/Les racines…p.28).

Le folklore des Templiers génère dans le monde de nombreuses organisations néotemplières inoffensives, mais d’autres, plus radicales, évoquent le culte des Templiers comme symbole de la lutte de l’Occident contre l’invasion musulmane. Cette idéologie réactionnaire rampante nous a révélé aujourd’hui sa face la plus sombre, sous les traits d’un jeune norvégien blond, dont la normalité n’a d’égal que la cruauté, comme le prouve cette mention cynique de Breivik, énumérant par écrit les éléments nécessaires à la fabrication d'explosifs: "Les éléments qui suivent devraient être simples à obtenir, sauf si vous vous appelez Abdullah Rachid Mohammed"( lemonde.fr ).

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