Obama, Cameron, Sarkozy: une tribune pour la chute de Kadhafi

Le cas de l'intervention militaire en Libye pourrait-il faire jurisprudence et permettre une nouvelle donne dans les relations internationales?
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Les chefs d'États, Barak Obama, David Cameron, et Nicolas Sarkozy, ont signé conjointement une tribune publiée le 15 avril, dans cinq quotidiens, et dans laquelle ils déclarent: "Il ne s'agit pas d'évincer Kadhafi par la force. Mais il est impossible d'imaginer que la Libye ait un avenir avec Kadhafi (…). Il est impensable que quelqu'un qui a voulu massacrer son propre peuple joue un rôle dans le futur gouvernement libyen" ( lefigaro.fr ). Symbole de la volonté occidentale d’installer des systèmes démocratiques avec lesquels la communauté internationale puisse communiquer, cette tribune s’inscrit dans la problématique du droit d’ingérence, défini comme "Droit, et même devoir, qu’a un pays d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre pour y préserver les droits de l’homme" ( Les 100 mots de la géopolitique , PUF, 2008). Or, ce principe n’est-il pas incompatible avec celui de non-ingérence, ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, inscrit dans la charte des Nations unies signée en 1945 (art.1, aliéna 2): "Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde"?

Droit d’ingérence et droit de guerre

Certes, le droit d’ingérence porte en lui la marque de la colonisation ou "mission civilisatrice", soit "le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures", selon la formule de Jules Ferry ( Les 100 mots de la géopolitique ). Mais l’idée de néocolonialisme occidental, relayée par les médias lors de l’intervention en Irak en 2003, semble ici disparaître au profit du droit de la guerre, "règles visant à limiter la violence et protéger les droits fondamentaux de la personne humaine en cas de guerre"( Les 100 mots de la géopolitique ).

La preuve en est l’évocation de la Cour pénale internationale dans la tribune américano-franco-britannique, juridiction qui découle de ce droit de la guerre: "À juste titre, la Cour pénale internationale enquête sur les crimes contre les civils et les graves violations du droit international qui ont été commises" ( lefigaro.fr ). Or, une guerre encadrée par le droit international suppose une composante jurisprudentielle dans la mesure où c’est "le principe du précédant [qui] est la règle admise pour régler les crises internationales" ( Les 100 mots de la géopolitique ).

Dès lors, ce pourrait-il que le précédant du conflit en Libye soit le point de départ d’un renouvellement des procédures d’arbitrage diplomatique, légitimant plus aisément que par le passé une intervention militaire? En l’absence d’une réelle autorité onusienne capable de stabiliser le système international, il semble pourtant que seule la volonté de puissances dominantes arbitre aujourd’hui les contentieux de la planète, ne conférant pas à une présence militaire toute la neutralité nécessaire à sa légitimation aux yeux de l’opinion internationale. La tribune franco-anglo-américaine, et ce alors même que l’armée américaine s’est retirée des opérations, pose en effet la question d’un mandat onusien sous le contrôle de certains Etats occidentaux.

Légitimer l’intervention libyenne aux yeux de la société civile mondiale

L’évocation dans la tribune du 15 avril du départ du dictateur Kadhafi ( " Un avenir sans Kadhafi, qui préserve la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Libye" lefigaro.fr ), point d’ancrage de la légitimité du conflit dans l’opinion publique occidentale, apparaît également être le seul point sur lequel la communauté internationale s’accorde. Ainsi, la réunion de l’Otan à Berlin le 14 avril laisse transparaître l’incertitude quant aux suites logistiques à donner au conflit. "Les ministres des Affaires étrangères de l'Otan, divisés sur l'urgence de durcir leur intervention militaire, ont préféré jeudi insister sur l'objectif politique qui les rassemble: la chute de Mouammar Kadhafi" ( liberation.fr ).

Or, comment les puissances occidentales pourraient-elles assumer l’intensification des frappes pour précipiter la chute du leader libyen, dès lors qu’il s’agit toujours d’agir dans le cadre légal de la résolution 1979? A la question "Est-ce qu'on n'est pas en train de sortir de la résolution de l'ONU ?", concernant la tribune franco-anglo-américaine, le ministre de la Défense français, Gérard Longuet, répond dans une interview à LCI : "De la résolution 1973 certainement, elle n'évoquait pas l'avenir de Kadhafi". Les affrontements sur le terrain semblent de moins en moins propices à une issue rapide et militaire du conflit. Or, si un enlisement est difficilement envisageable pour les trois leaders signataires déjà engagés sur d’autres fronts, il semble d’après leur déclaration commune que "tout compromis qui (…) laisserait [Kadhafi] au pouvoir se traduirait par davantage de chaos et d'anarchie (…). Ni l'Europe, ni la région, ni le monde ne peuvent se permettre de donner un nouveau refuge aux extrémistes" (lefigaro.fr) .

Quand la raison politique prend le relais sur l’épuisement des ressources militaires

La tribune officielle de trois leaders du monde occidental témoigne de l’engagement de leur honneur et de leurs pays dans le conflit armé, alors que des voix commencent à se faire entendre sur la seule issue possible à cette guerre, la solution politique. Or, cette ultime voie semble dépendre paradoxalement, outre du symbole de la chute de Kadhafi, des missions militaires.

L’espace surpolitisé que constitue le monde arabe explique la volonté des Etats occidentaux de jouer un rôle valorisant faisant de ce territoire l’espace d’un conflit symbolique, où se joue la gouvernance future du monde et la hiérarchisation des puissances occidentales entre elles. Cependant, l’émergence d’une tripartition de la responsabilité internationale dans le conflit libyen semble proposer une nouvelle dynamique, en contradiction avec celle habituelle du "gendarme du monde" américain.

Serait-il alors possible qu’une nouvelle forme sociale mondiale se structure autour d’un monde multipolaire composé de plusieurs grandes puissances, et que la société internationale se renouvelle dans un cadre onusien renforcé et charismatique, infirmant la thèse de la fin de l’histoire des philosophes Hegel et Marx selon laquelle: l'"époque […] n’accouche plus de nouvelles formes sociales originales: la vie de l’humanité se continue, mais dans un cadre indépassable." ( Les 100 mots …). Mais, l’unification des peuples sous l’égide d’un patriotisme intercommunautaire, obéissant à des règles internationales communes, est paradoxalement un mythe à l’origine de cette forme politique qui depuis toujours cherche à dominer l’ensemble des hommes: l’Empire.

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