Présidentielle 2012: Le FN en tête au premier tour?

Selon plusieurs sondages, Marine Le Pen sera au deuxième tour de la présidentielle. Quel crédit accorder à ces enquêtes ?
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Le Parisien-Aujourd'hui en France du 8 mars 2011 publie un sondage selon lequel 23% des intentions de vote permettrait au Front National d'être au second tour en 2012. Un diagnostic confirmé par une enquête IPSOS pour France Télévisions repris le 28 mars par France Info vient confirmer. Quel que soit le candidat de gauche -Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry ou François Hollande- Nicolas Sarkozy ne passerait pas le premier tour. C’est "un "21 avril à l’envers" [qui] semble se profiler, d’autant qu’à 13 mois de la présidentielle, plus de la moitié des sondés affirme que leur choix est maintenant définitif", analyse France Info sur son site Internet.

Mesurer le phénomène de l’opinion publique

Le sondage est une méthode qui vise à mesurer l’opinion publique grâce à l’étude d’un échantillon représentant la population dans son ensemble. Cette méthode, dite d’échantillonnage, peut être probabiliste, tirant l’échantillon au hasard, ou comme dans le cas qui nous intéresse, procéder par quotas. Il s’agit alors, selon l’explication du chercheur Francis Balle de "désigner un échantillon structuré exactement à l’image de la population d’ensemble (...) (l’âge, le sexe, le revenu, le niveau d’instruction…)" ( Médias et Sociétés ). Si l’échantillonnage tire son origine d’une technique de marketing qui permettait de délimiter les attentes des consommateurs et des marchés, la notion d’opinion publique mesurable, elle, apparaît avec "les votes de pailles" aux Etats-Unis au début du XIXe siècle. Organisés par les journaux, ils permettaient de simuler des joutes électorales afin de collecter les intentions de vote avant les élections. Trop peu représentatifs, "les votes de pailles" vont disparaître au profit de la méthode Gallup, qui prédira l’élection de Roosevelt en 1936, et qui est encore à l’œuvre aujourd’hui. ( Wikipedia.org ).

Le sondage : une méthode faillible ?

La publication du sondage dans Le Parisien a donné lieu à de nombreuses polémiques, notamment celle du site Mediapart , qui dénonce "un coup médiatique et commercial", et affirme que "l'institut Harris Interactive (...) a offert 7.000 euros à son panel de sondés, via une loterie. Un type de rémunération qu'une proposition de loi adoptée à l'unanimité au Sénat, mais gelée à l'Assemblée par l'UMP, veut interdire.

De nombreux médias ont également soulevé la question de la représentativité de l’échantillonnage, dans la mesure où il s’agit d’un sondage effectué via Internet. Pourtant, selon Guillaume Main, consultant statistiques sur Statosphere.fr, interviewé par France 24 , il n’y a pas de réelles différences entre les deux supports. "Les plus de 60 ans sont statistiquement moins connectés que les plus jeunes, mais pour les sondages par Internet comme pour ceux par téléphone, on applique des quotas. Pour que le panel soit représentatif, on respecte les proportions établies par l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques)."

Mais, outre le problème de la sincérité des sondés-joueurs à la loterie, ou celui de la représentativité sur Internet, c’est la question du conditionnement par l’actualité politique nationale et internationale qui est posée. Le contexte du débat sur la laïcité, des révoltes dans le monde arabe, ou de l’accident nucléaire au Japon, pèsent sur les réponses des sondés. Selon l’analyse de l'institut Harris Interactive sur son site: "Ces événements au sud de la Méditerranée ont été relativement anxiogènes pour les Français (...) [et] la démission de Michèle Alliot-Marie ne rassurait pas sur la position de la France dans le monde". Ainsi, la "capacité [de Marine Le Pen] à "nommer" les problèmes des Français a semblé entrer, pour partie, en résonnance avec leurs inquiétudes."

Normalisation du FN

La rhétorique de Front national semble s’affirmer de plus en plus comme celle d’un parti de gouvernement comme les autres. Ainsi, pour "52% des personnes interrogées par BVA pour France Info , le Front national de Marine Le Pen est un parti "comme les autres". Ce sondage du 23 et 24 mars, qui met en évidence la nouvelle respectabilité du parti d’extrême droite en progression de 17% chez les électeurs des couches les plus populaires, énumèrent les propositions du FN plébiscitées par le panel interrogé:

  • le rétablissement du contrôle aux frontières intérieures de l’Europe (46%)
  • la suppression du système de regroupement familial (44%)
  • la "version Marine" de la "préférence nationale": réserver les aides sociales et allocations familiales aux seuls Français (40%)

L’opinion publique au cœur du pacte social

L’état des relations du citoyen avec le pouvoir en place et les autres membres de la communauté qui partagent sa condition politique et sociale serait rendu visible dans la sphère publique par les résultats des enquêtes d’opinion. Certes, on doit considérer d’un œil critique la volonté de faire passer les sondages pour une expression objective et chiffrée de l’opinion publique, mais, derrière cet artefact, n’est-ce pas l’expression des forces sociales à l’œuvre qui est en jeu?

Cela expliquerait l’intérêt démesuré du pouvoir politique pour les sondages, dans la mesure où contrôler l’opinion reviendrait à dominer ces forces. Le sociologue français Pierre Bourdieu dénonçait le sondage dans son exposé L’opinion publique n’existe pas ( homme-moderne.org ), dans la mesure où il est "un instrument d'action politique; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l'illusion qu'il existe une opinion publique comme sommation purement additive d'opinions individuelles (…) la moyenne des opinions ou l'opinion moyenne". Ainsi, sous couvert du plébiscite populaire chiffré, les sondages seraient avant tout un moyen de légitimer une personnalité ou une action politique, agissant comme une multitude de micro suffrages universels ou mini referendums dans la vie sociale des démocraties. Espérons seulement que dans le cas du sondage de l'institut Harris Interactive, l’"illusion" de l’opinion publique ne devienne pas réalité…

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