Black Swan de Darren Aronofsky : quand l'animal fait la légende

Après The Wrestler, Darren Aronofsky dresse à nouveau un portrait poignant dont l'animosité révèle toute les failles et la féérie. Attention, spoilers !
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Avant sa sortie en France le 9 février 2011, le Black Swan de Darren Aronofsky aura déjà fait l’objet de nombreuses comparaisons avec, entre autres, les œuvres polanskiennes des années 70 et l’univers de David Cronenberg. Il faut dire que le genre du film (thriller psychologique) et ses signes particuliers (métamorphose physique, troubles psychiques, hallucinations…) s’y prêtent largement. Certaines scènes de ce bijou éprouvant font même écho à ces cinéastes majeurs. Black Swan a pourtant bien sa place dans la filmographie du réalisateur de Requiem for a dream et de The Fountain .

Le mal animal

Cette divine tragédie, qui prend forme autour du Lac des cygnes de Tchaïkovski, s’inscrit en digne successeur de The Wrestler , superbe mélodrame crépusculaire sorti un an plus tôt. Le catcheur du titre interprété par Mickey Rourke y accomplit sa destinée sous un surnom hautement symbolique : «Randy le bélier». L’animal en question, présent via le saut du héros sur le ring à chaque fin de match, renvoie autant à la force de la nature dans la mythologie celte qu’au sacrifice raconté dans l’Ancien Testament. Le choix de ce surnom met donc clairement en avant la personnalité contradictoire du protagoniste dont le fameux saut aura contribué à la fois à son apogée et à sa perte (comme le laisse penser le plan final). Dans ce microcosme, le catcheur devient alors une idole autant adulée par son public qu’elle se soumet à lui.

Le cygne de Black Swan participe de la même façon à la gloire (et au prix à payer pour l’obtenir) de la ravissante Nina (Natalie Portman, extraordinaire). L’oiseau s’avère bien plus visible que le bélier cité plus haut, puisqu’il matérialise en quelque sorte l’aggravation de la maladie (la schizophrénie en l’occurrence) qui ronge la jeune ballerine. A la fois cause et symptôme, la dimension cauchemardesque du cygne noir le prouve. Black Swan se rapproche en ce sens de La Mouche de David Cronenberg, où la métamorphose progressive de Seth Brundle (joué par Jeff Goldblum) en insecte peut s’entendre comme l’allégorie du Sida, un mal dont on parlait encore si peu dans les années 80. Et même si les natures des pathologies en question diffèrent (psycho-cérébral dans le premier cas, physiologique dans le second), quelques détails sont communs au cygne et à la mouche.

A commencer par leurs souffrances puisque Nina, comme Seth, regarde ses doigts meurtris et les premières marques de sa transformation surgir de sa chair. Aronofsky va donc plus loin encore que dans The Wrestler , où l’image du bélier n’est que sous entendue à travers le saut du catcheur et le surnom qui en découle. Sa ressemblance avec l’ovidé restera lointaine (sa longue chevelure ondulée rappelle vaguement le pelage du bélier), tandis que celle de Nina avec le cygne saute aux yeux lorsqu’elle apparaît, ne serait-ce que quelques instants, avec de longues ailes noires. Costumes et maquillages ont préfiguré cette métamorphose, bien que celle si ne soit que fantasme et/ou divagation.

Miroirs d’un conte

Dans sa construction, le cinquième long-métrage d’Aronofky peut donc sembler classique dès ses premiers signes alarmants et en raison des nombreuses dualités qui le traversent. Bien d’autres films reposent sur l’exposition d’opposants qui finiront par fusionner dans un puissant électrochoc. Mais la mise en abîme de la naissance du Lac des cygnes , célébrissime conte revisité en musique par Tchaïkovski, tient ici de l’expérience unique. La première phrase du film en donne d’emblée le ton : «J’ai fait un rêve étrange hier soir. Une fille se transformait en cygne, mais son prince en aimait une autre, et elle se tuait».

Ce synopsis vaguement caché révèle la trajectoire de Nina. La danseuse se transforme en cygne, comme Odette, l’héroïne de cette légende allemande qui inspira son ballet au compositeur russe. Et comme Odette, elle sera confrontée à Odile le cygne noir, son double maléfique, avant de mourir en se sacrifiant (sans doute la fin la plus emblématique du conte parmi les diverses conclusions connues). Le père d’Odile, le sorcier Von Rothbart, prend les traits du fameux monstre imaginé par Nina et qui l’effraie plusieurs fois. Quant au prince Siegfried, il pourrait s’agir du public pour lequel Nina va jusqu’à se mutiler et donner sa vie (idem pour le Randy de The Wrestler ). Ou plutôt de Thomas, l’impitoyable directeur de la troupe new-yorkaise (Vincent Cassel, délicieusement cynique et ambigu).

Ce dernier surnomme Nina «ma princesse», comme si il la voyait lui-même en Odette, cygne blanc intouchable avec lequel il ne peut avoir de relation charnelle. A l’instar de Roudolf Noureev, célèbre danseur et chorégraphe russe qui parla lui-même du cygne noir comme «miroir inversé du cygne blanc», Thomas livre qui plus est une version freudienne où se jouent la multiplication des identités et l’éveil de désirs jusqu’alors inconscients (1) . A l’image de La Féline de Jacques Tourneur (mais sur un mode évidemment bien plus explicite), Nina la créature asexuée connaîtra un épanouissement brutal de sa sexualité, aussi percutant que ses autres pulsions évoquées ci-dessus.

Bis repetita à bien des niveaux, dans une réalité contemporaine, d’une fiction atemporelle, Black Swan marque de fait une nouvelle étape dans l’abolition déjà au cœur de Requiem for a dream et The Wrestler . Celle des frontières entre rêve et quotidien, entre vie et mort, entre quête d’absolu et sacrifice d’une existence médiocre voire misérable. De quoi accroître l’attente liée aux futurs “voyages’’ de Darren Aronofksy : la suite des aventures de Wolverine (et sans doute celles de Batman), ou encore The Tiger , avec Brad Pitt. Parce que ce peintre de l’âme humaine n’en a sûrement pas terminé avec cette part d’animosité, synonyme de force et/ou de folie, qui sommeille en chacun de nous.

(1) www.noureev.org/

Hélène Sécher

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