Steven Spielberg : que de paternités avant son Tintin!

Les premières images du Tintin de Steven Spielberg ont affolé la toile cet automne. Et s'il s'agissait à nouveau d'un beau film sur la paternité?

Attendu fébrilement, Les aventures de Tintin : le Secret de la Licorne inaugurera en octobre prochain une trilogie signée Steven Spielberg (et Peter Jackson). Soit une occasion de revenir sur quelques beaux portraits générés par le cinéaste autour d'un thème phare dans sa filmographie : la paternité. En ce sens, Minority Report a fait date. D’abord parce que cette œuvre dense héritée de Stanley Kubrick, tout comme A.I. Intelligence artificielle, témoigne plus que jamais des liens étroits entre les deux réalisateurs. Ainsi, le Alex Delarge d’ Orange mécanique sert de cobaye pour prouver la fiabilité d’un système qui combat la criminalité et devenir un enfant modèle du pays, de même que John Anderton (Tom Cruise) regarde avec terreur la violence de ses gestes sur un écran. L’œil des deux anti-héros est purifié, afin d’endiguer la vague de violence dans laquelle ils se sont noyés. Pourtant, à l’instar du personnage de Kubrick, John Anderton fera tomber le système anti-criminel auquel il a appartenu. Il s’y est enfermé tel un enfant dans un cocon que Lamar Burgess (Max Von Sydow), son père spirituel, a concocté lui-même pour réparer les injustices. A l’inverse, c’est en faisant l’enfant dans une piscine que John Anderton le bon père oublie sa vigilance et que sa progéniture disparaît à tout jamais. Le John Anderton de 2050 s’avère de fait prisonnier entre le John Anderton du passé, que représente son fils, et celui du futur, déjà présent sous les traits de Lamar Burgess qui contrôle justement l’avenir grâce à sa création, le système Précrime.

La Guerre des Mondes peut en ce sens être vu comme le négatif de Minority Report . Ray Ferrier (toujours Tom Cruise), père irresponsable et immature, tient le rôle de son fils Robbie qui lui au contraire sait se montrer débrouillard (il survivra sans l’aide de son père à l’invasion extra-terrestre) et protecteur (il réussie, contrairement à son père, à calmer et consoler sa jeune sœur). Il ne s’agit plus d’un bon père qui n’a pas su empêcher la disparition de son enfant mais d’un père maladroit qui va devoir sauver sa fille. Si le destin de John Anderton se joue via un voyage dans le temps, celui de Ray Ferrier dépend de l’espace qu’il doit trouver pour sauver sa fille et donner un second souffle à son identité parentale. La réduction de l’espace succède à l’écoulement du temps mais dans les deux cas, le héros sortira grandi de l’épreuve et la paternité sera sauve.

Dans Arrête-moi si tu peux , le héros devient au contraire le fils par adoption du flic obsessionnel qui le poursuit. Comme dans Minority Report , l’image du fils se fond dans celle du père et l’un des deux meurt afin que l’autre devienne un être à part entière. Le chemin vers la maturité permet alors une normalisation des rapports père-fils.

Mon père, my hom(m)e sweet hom(m)e

Difficile alors d’imaginer un Franck Abagnale, usurpateur d’identité et auteur de nombreux délits, sans ce flic et père de substitution qui lui court après pour le remettre avant tout dans le droit chemin (et se trouver un fils qu’il n’a jamais eu).

D’ailleurs, n’est-ce pas la raison pour laquelle le protagoniste d’ Arrête-moi si tu peux , à l’instar du Antoine Doinel de François Truffaut dont il serait le cousin américain, ne parvient pas à rester chez sa famille d’adoption ? Franck lui-même doit abandonner sa belle famille quand le représentant de l’ordre vient s’immiscer dans sa nouvelle vie. Cette figure semble d’ailleurs plus crédible dans ce rôle d’éducateur, via son engagement et son autorité, que le père naturel d’Abagnale. La seconde maison de Franck Abagnale aura donc pour terrain les locaux du FBI. De retour au pays, l’ancien escroc de génie y trouvera une certaine stabilité après son séjour en France, terre maternelle. Renié et oublié, Abagnale doit donc oublier la France comme il doit oublier sa mère, toutes deux n’étant que les signes d’un refuge familial et social illusoire et synonymes de mensonges. Contrairement à Antoine Doinel, il peut sortir de ce mensonge lié à l’enfance et à l’univers familial en acceptant la vérité, dont son nouveau père Carl Hanratty se veut le garant.

Dans Arrête-moi si tu peux, les rapports père-fils peuvent donc une nouvelle fois être vus, en partie, comme la mise en abîme du transfert entre Spielberg et l’un de ses modèles de cinéma. Les éternels adolescents auxquels le cinéaste et François Truffaut ont donné vie à l’écran demeurent indissociables de cette image paternelle (et donc la société) souvent défaillante. Indiana Jones s'inscrit dans cette lignée.

D’Indy à Tintin

Indiana Jones manifeste en effet ce côté grand enfant dans La Dernière Croisade (1989), où les conflits avec son père feraient presque penser à ceux d’un adolescent en crise (« Ne m’appelez plus Junior ! », lui déclare-t-il presque furieux). Il faut dire que c’est à cette période de la vie que sa mère est morte et qu’il s’est éloigné de son père, qui a donc oublié que son fils avait grandi. Indy, qu’il le veuille ou non, est pourtant beaucoup plus proche de son aîné qu’il ne le pense, même s’il s’est fait appeler Indiana pour se différencier de lui (puisque son vrai nom est Henry Jones Junior). L’épisode du Royaume du Crâne de Cristal ne déroge pas à la règle et comprend de nombreux échos à ces scènes entre les deux hommes. Le héros surnomme à son tour son fils « Junior », lui donne des leçons d’archéologie... Bref, l’histoire se répète!

Reste à savoir si le créateur de ET et de Jurrassic Park (films également hantés par la sphère familiale) saura marquer des mêmes accents, mais avec plus de subtilité, la relation Tintin-Haddock dans son adaptation des aventures du héros d’Hergé. Et puis le reporter belge, par son côté globe-trotter et son apparence éternelle de gamin précoce, ne se rapproche-t-il pas de certains enfants spielbergiens? Il est en tout cas permis d’espérer le retour de Spielberg l’auteur de beaux portraits en dualité, au-delà de la performance technique sans surprise plus ou moins redoutée.

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