Albert et sa fanfare poliorcétique et les Chacals de Béthune

Le 1er groupe de revival 60's Yé-Yé français
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Il y a eu les inégalables Au Bonheur des Dames dans le genre hommage/dérision aux années dites « Yé-Yé » et aux groupes de cette époque comme les Chaussettes Noires, les Chats Sauvages, les Missiles, les Lionceaux, les Fantômes, les Pirates, etc. Mais en 1971, avant Au Bonheur des Dames, Albert et sa Fanfare Poliorcétique enregistre La Malédiction des Rockers .

Le 1er opéra rock français

Curieux objet : il s'agit d'un opéra rock dédié aux « héros » oubliés du rock français, à ces rockers fous de Gene Vincent, Elvis Presley, Eddie Cochran, Buddy Holly qui au début des 60's se lancent sur la scène pour interpréter leurs versions approximatives des classiques du rock. Cet opéra raconte cette histoire avec des titres comme « Eddie sois bon » des Chaussettes Noires, « Dactylo Rock » des mêmes, « Hey Pony » des Chats Sauvages. L'ambiance générale se situe plutôt du coté de Long Chris et les Dalton, de Moustique, de Vince Taylor, d'Hector et ses Médiators, les perdants oubliés de cette époque, que de celui du Freak Beat à la française. Donc plutôt 1960-1964 que 1965-1970, plutôt les débuts du rock en France et de tous ces groupes qui tentent de vivre à leur manière l'épopée des pionniers américains.

L'espoir Williams

L'opéra est composé de 12 morceaux reliés par des sketches à la fois nostalgiques et humoristiques : « Et maintenant, un espoir de la poésie, l'espoir Williams », vous voyez le genre ? Pour George Ohannessian ( né à Marseille, le 1/10/1946 ), alias Rocky Gonzales, alias Elvis Platiné, alias Jo Corbeau, maitre d’œuvre de cette Malédiction des Rockers , il s'agit avec cet opéra de rendre hommage aux héros disparus du rock . A noter que le patronyme du groupe vient de la rencontre de George Ohannessian avec le clarinettiste de free-jazz Albert Ayler qui se produit à l'époque (1969) à Saint Paul de Vence, à la Fondation Maeght. Ce dernier rejoint, le temps de quelques morceaux, la fanfare de George qui joue dans un Village Vacances Famille des environs. Cette rencontre a profondément marqué George d'où Albert et sa fanfare.

Couillon de la lune

L'esprit de l'ensemble est plutôt du coté de Pierre Dac et Françis Blanche ( Signé Furax ) que de la parodie pure et dure ou de la recréation commerciale. On ne résiste pas à la tentation de citer cet intermède vocal qui débute par le son d'une guitare qui se répète, se répète, se répète, le disque est rayé. On entend ensuite la voix d'un marseillais avé l'accent « Ah, couillon de la lune, tu vois pas le tas d'immondices qui bouchonne l'aiguille de ton pick-up ? Non mais oh, tu es le vrai rocker de mascarade ! Rigolo !». Cet intermède est immédiatement suivi de « C'est pas sérieux » des Chats Sauvages. Le reste de l'album est à l'avenant. « Pour les chœurs, qu'est qu'on fait ? Bougedidou, bougedishou. Bougedidou, bougedishou ? Ouais, mais c'est en français ou en anglais ? (…) Allez, trêve de polémique, Victor ! » est le dialogue qui précède « Hey Pony » des Chat Sauvages (encore). La Malédiction des Rockers se donne en spectacle à la Biennale de Paris, à Bobino, à la Fête de l'Humanité, au Festival de Tabarka.

La Malédiction

Musicalement, on se rapproche du son vintage des groupes Yé-Yé, c'est-à-dire plutôt maigrelet et dans les aigus. Les Chacals de Béthune ou Albert et sa Fanfare (comme on veut) revisitent « Long Tall Sally » de Little Richard, « Shakin' All Over » de Johnny Kid & The Pirates (« Le Diable en Personne »), « C'mon Everybody » d'Eddie Cochran, « Be Bop A Lula » de Gene Vincent.

Coté succès, on ne peut pas dire que cet opéra rock ait soulevé les foules mais il n'en reste pas moins qu'il est le premier à revisiter les 60's françaises avec beaucoup d'humour et un brin de nostalgie. Comme le dit George Ohanessian : « Je voyais mourir tous ceux que j’aimais : Hendrix, Jim Morrison, Gene Vincent… C’est pour ça que ça s’appelle La Malédiction des Rockers . Gene Vincent, pour moi, a toujours représenté la douleur, le gars qui souffre parce qu’il a une jambe artificielle. Quelque part, son combat était pareil au mien, mon combat d’Arménien, de fils de survivants d’un génocide… Quand j’avais douze ans, je ne comprenais pas pourquoi les Indiens d’Amérique perdaient toujours, mais c’étaient des losers magnifiques, des Gene Vincent, des types qui étaient les meilleurs sans être au sommet, et qui en plus disparaissaient en laissant des choses très fortes… » ( interview ).

Le disque a été redécouvert par la suite et inutile de préciser que l'édition originale vaut son pesant d'euros ainsi que la réédition de 1972 avec un certain Fred Chichin (Rita Mitsouko) qui apparaît sur la pochette en guitariste. George Ohanessian a poursuivi ensuite sa carrière avec Elvis Platiné (1978) puis s'est orienté vers le reggae et le rub-a-dub sous le patronyme de Joe Corbeau. Il collabore un temps avec le Massilia Sound System puis se lance en solo et enregistre quelques singles. Vous ne trouverez certainement pas cet album dans votre supermarché du CD préféré. Cependant vous avez peut-être une chance sur internet ou alors il vous faudra débourser une somme conséquente. Mais quand on aime, on ne compte pas...

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