Les En-dehors, des anarchistes précurseurs de mai 68

Les En-dehors sont des anarchistes individualistes et illégalistes de la Belle Époque.
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Dans son livre, Les En-dehors, anarchistes-individualistes à la Belle Époque , Anne Steiner dresse le portrait de ces militants qui, dès le début du XXe siècle proclament: «ce n'est pas dans 100 ans qu'il faut vivre en anarchiste», slogan auquel fera écho quelque 60 ans plus tard le «Vivre sans temps mort, jouir sans entraves» des situationnistes anarchistes de mai 68.

Les figures du mouvement

L'épopée du mouvement est contée à travers la trajectoire de Rirette Maitrejean, militante et compagne de plusieurs hommes fort du mouvement comme Mauricius et Victor Kibaltchiche, le futur Victor Serge. On y croise aussi Joseph Albert dit Libertad ou Emile Armand . Cette épopée se finit tragiquement par l'élimination de la bande à Bonnot.

Ici et maintenant

Ces marginaux qui veulent vivre leur idéal ici et maintenant sont à des années lumières de leur époque, notamment en ce qui concerne la liberté sexuelle et la contraception: «tout individu respectueux de la personnalité de la femme qui se donne à lui agirait comme un inconscient ou un autoritaire s'il n'indiquait à cette dernière qu'il existe des procédés mécaniques destinés à empêcher la maternité non désirée» ( Emile Armand. Sa vie, sa pensée, son œuvre, Paris, La Ruche ouvrière, 1964, p. 368).

Théorie de l'anarchisme individualiste

Théoriquement, ils se réclament de Stirner, Nietzsche, Ibsen. Ils jugent la classe ouvrière ignorante et résignée et ne croient pas à la possibilité d'une révolution. Et quand bien même celle-ci adviendrait, ils doutent qu'elle puisse engendrer, à court terme, la société qu'ils désirent sans transformation préalable des mentalités. Pour eux l'émancipation individuelle doit précéder l'émancipation collective. Ils s'efforcent de prêcher par l'exemple, pratiquent le végétarisme, vivent en communauté et prétendent s'affranchir de toutes les contraintes qui ne sont pas scientifiquement fondées. Ils refusent l'armée, la conscription ce qui fait que l'on trouve dans leurs rangs de nombreux insoumis et déserteurs. Ils refusent aussi le travail salarié, synonyme d'esclavage, ce qui les amène à pratiquer l'illégalisme (petits trafics, vols, fausse monnaie, cambriolages).

Illégalité

Le passage à l'illégalité est facilité par la situation d'insoumis de nombre d'entre eux. Cette situation les oblige à se livrer sans cesse à de nouveaux délits pour vivre selon leurs préceptes. Dans leur grande majorité, ces ouvriers qui ont échappé à l'atelier se retrouveront en prison, au bagne, exécutés ou tués lors d'affrontement avec la police.

Victor Serge

Tout en suivant Rirette Maitrejan, qui est le fil d’Ariane du livre, on croise des personnages comme Victor Serge dit «Le Rétif» son nom de plume, amant de Rirette avec laquelle il édite en 1911 le journal L'Anarchie. Il a rencontré Rirette à l'occasion des nombreuses causeries organisées par les individualistes. Des causeries qui manifestent la volonté des anarchistes individualistes de contribuer à l'éducation des individus. Il connait la prison suite aux retombées de l'affaire de la bande à Bonnot. Il en sort en 1917 et participe, en juin de la même année, à l'insurrection manquée de la CNT en Espagne. Puis, il rejoint la Russie en 1919 où il se met au service des bolchéviques. Mais très tôt, il se rend compte des dérives totalitaires de la révolution russe et il ne cesse de dénoncer le stalinisme.

Jules Bonnot

L'autre figure marquante du livre est celle de Jules Bonnot et de sa bande. Une bande que Victor Serge connait bien puisque Raymond «la science» Callemin, qui en fait partie, est son ami d'enfance en Belgique. Bonnot est orphelin de mère à 10 ans, à treize ans il devient ouvrier mécanicien. Dès son plus jeune âge, son engagement anarchiste le condamne à l'instabilité professionnelle. Il croit s'en sortir en créant un atelier de réparation automobile avec un associé anarchiste, mais l'affaire s’avère peu rentable. Il bascule alors dans la fausse monnaie, le vol, le recel. Soupçonné du meurtre de son complice, Sorrentino, il se réfugie à Paris où il fait la connaissance des individualistes de la communauté de Romainville. Avec eux, il s'attaque à un garçon de recette de la Société Générale qui est abattu lors du hold-up. La bande se rend célèbre par l’utilisation de voitures volées pour commettre ses forfaits. Bonnot assassine le chef adjoint de la Sureté, Louis Jouin, avant de mourir le 28 avril 1912 à Choisy-le-Roi non sans avoir soutenu un siège de plusieurs heures face à des centaines de policiers.

Exemplaire?

Bonnot est exemplaire dans la mesure où son mépris pour les esclaves salariés l’amène à penser qu'ils ne sont que les complices d'une société qu'il rejette totalement. Ce mépris et cet élitisme peuvent aussi expliquer pourquoi certains anarchistes rejoindront les bolchéviques ou même les fascistes qui pensent que le peuple n'est pas capable de se libérer par lui-même.

Le livre d'Anne Steiner est une plongée dans ce milieu dont les valeurs préfigurent celles de leurs héritiers des années 60 et d'aujourd'hui. Il explique aussi comment les dérives qui le menaçaient ont fini par le détruire. Pourtant de la pratique de l'union libre à l'occupation de logements inoccupés en passant par le pacifisme, les En-dehors sont toujours parmi nous, car comme le proclame Emile Armand, l'En-dehors: «veut vivre librement , vivre sa conception personnelle de la vie. En son for intérieur, il est toujours un asocial, un réfractaire, un en-dehors, un en-marge, un à-côté, un inadapté» ( 1911).

Anne Steiner. Les En-dehors, anarchistes, individualistes et illégalistes à la Belle Époque , Paris, Éditions L'Echappée, 2008.

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