Ennemi intime avec les soldats Benoît Magimel et Albert Dupontel

Quand la guerre - celle d'Algérie en l'occurrence (1954-1962) - réussit à transformer un jeune lieutenant idéaliste en un soldat impitoyable...
10

Le film de Florent-Emilio Siri permet de mieux connaître la guerre d’Algérie à travers une histoire se déroulant en juillet 1959, «quelque part en Kabylie»… Mais il permet aussi de montrer, via le personnage d’un lieutenant idéaliste, Terrien (Benoît Magimel), comment la guerre, d’une manière générale, transforme les individus, les rend féroces et inhumains…

Le Front de Libération Nationale

Sur un scénario de Patrick Rotman, Ennemi intime nous présente un enfer qui n’a guère inspiré les cinéastes jusqu’à présent : celui que vécurent au quotidien, dans un paysage magnifique, de jeunes appelés du contingent français chargés de combattre le Front de Libération Nationale (FLN) algérien qui, à compter du 1er novembre 1954, mena une lutte armée impitoyable contre les « occupants » français…

Le combat des Fellaghas

Le film débute presque cinq ans plus tard, en juillet 1959, avec l’arrivée du lieutenant Terrien dans une unité poursuivant un chef fellagha nommé Slimane, qui lui donne bien du fil à retordre… Terrien remplace un lieutenant qui s'est fait tuer la veille de son retour prévu en métropole par… des Français qui l’avaient pris par erreur pour un «Fell» !

C'est pourquoi, quand Terrien demande comment est mort son prédécesseur, le commandant Vesoul (Aurélien Recoing) lui répond sèchement : «C’était son jour, c’est tout !».

Se promener en zone interdite

Très vite, l’idéalisme de Terrien va se heurter à la dure réalité des faits et du terrain que connaît parfaitement un sergent revenu de tout, un ancien de l’Indo, Dougnac (Albert Dupontel).

C’est lui, par exemple, qui ordonne aux hommes d’ouvrir le feu sur des femmes algériennes se promenant en «zone interdite». D’abord furieux, Terrien se calme rapidement en découvrant les cadavres bottés : des terroristes du FLN armés jusqu’aux dents… «Les femmes ici, elles marchent pieds nus», précise Dougnac.

Le réalisme d’un officier de renseignement

L’idéalisme de Terrien se heurte aussi au réalisme d’un officier de renseignement, le capitaine Berthault (Marc Barbé) : «Quand un ordre est moralement inacceptable, on doit le refuser mon capitaine !» lance Terrien. Et Berthault de lui parler des photos qu’il a dans une enveloppe ; des photos insoutenables, qui présentent «des cadavres de Français mutilés, la gorge tranchée, les couilles dans la bouche…»

Et de poursuivre: « Ici c’est comme en Indo, Terrien. C’est pas une guerre traditionnelle ! C’est une guerre psychologique ! Le FLN n’est qu’une minorité. Il déstabilise tout le pays, faut l’éliminer ! - Vous trouvez ça normal vous, qu’on ait donné l’indépendance à la Tunisie et au Maroc et pas à l’Algérie ? - Vous pouvez pas comparer, l’Algérie c’est la France ! »

Non à la barbarie !

«Si l’Algérie c’est la France, poursuit Terrien, faudrait peut-être commencer par donner les mêmes droits à tout le monde (…) Si on y réfléchit bien, le FLN a de bonnes raisons de se battre. Un jour faudra négocier avec eux. On peut pas uniquement répondre à la barbarie par la barbarie, mon capitaine.»

Et Berthault de répondre : «Je vais peut-être vous étonner Terrien, y’a 15 ans j’étais dans le maquis dans le Limousin. Les embuscades, c’est moi qui les montais. J’ai été arrêté et torturé par la Gestapo. J’m’en suis sorti par miracle (…) Vous venez d’arriver Lieutenant, vous verrez, vous changerez. Comme nous tous… - J’crois pas, non !»

La suite du film raconte combien Berthault avait raison, hélas…

La souffrance des harkis

Si cette production franco-marocaine montre toute l’horreur de la guerre moderne (napalm, torture…), il décrit parfaitement dans quelle impasse se trouvaient les harkis, y compris ceux qui avaient combattu, côté français, les Allemands en 1944 à Monte Cassino…

L’un d’eux qui a choisi les Fellaghas et vient de se faire prendre par les Français, montre à Saïd dans quel bourbier il se trouve en ayant choisi de combattre le Front de Libération Nationale. Il prend sa clope et l’allume par les deux bouts: «Regarde cette cigarette, c’est toi ! D’un côté, c’est l’armée française et de l’autre, c’est le FLN. Quoi que tu fasses, tu as perdu d’avance, tu ne sais plus qui tu es ! Tu n’es déjà plus un Algérien. Tu seras jamais un Français !»

Lui aussi a raison, hélas…

Deux millions de jeunes Français

Loin des clichés et du manichéisme qui, trop souvent, caractérisent l’évocation de cette sombre période ayant laissé une énorme cicatrice sur le corps français, Florent-Emilio Siri a réussi son quatrième film sorti en 2007, après Une minute de silence , Nid de guêpes , Otage

Quiconque souhaite mieux comprendre une guerre qui mobilisa deux millions de jeunes Français et en tua 27 000, le regardera avec profit…

Sur le même sujet