La Veuve Couderc : Simenon, Alain Delon et Simone Signoret

Ce film de Pierre Granier-Deferre réunit deux fortes personnalités que tout sépare mais qui vont néanmoins s'aimer dans la campagne des années 30.
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Tirée d’un roman de Simenon, La Veuve Couderc vaut pour les sentiments qui unissent une fermière quinquagénaire (Simone Signoret) à un évadé du bagne de 36 ans, qui devait être médecin avant de commettre deux meurtres (Alain Delon). Mais cette oeuvre vaut aussi pour l’excellente reconstitution du climat qui régnait dans notre pays en juin 1934…

Le «6 février 34»

A cette époque, la France est encore sous le coup de «la crise du 6 février» qui faillit emporter un régime corrompu par des scandales financiers mêlant parlementaires francs-maçons et escrocs de haut vol comme le juif ukrainien Alexandre Stavisky.

Pour tenter de calmer le vent d’antiparlementarisme qui souffle dans le pays, le président de la République Albert Lebrun appelle à Matignon un ancien locataire de l’Elysée, Gaston Doumergue, qui restera au pouvoir jusqu’en novembre 1934…

Ce climat de guerre civile, le film y fait moult fois allusion. Via un titre de journal avec Doumergue justement, un graffiti sur le mur de l’église («La maison de Dieu n’est pas pour les Juifs !»), une manif, la recommandation du préfet à la fin du film («Je ne veux pas d’une nouvelle affaire Prince dans mon département !»)...

L’Action française

On voit également le beau-frère de la Veuve Couderc lire un numéro de L’Action française dont la ligue était aux premières loges pour combattre «La Gueuse», «La Femme sans tête», autrement dit la République tant honnie par Charles Maurras qui l’accusait d’être aux mains des trois «états confédérés» : les juifs, les francs-maçons et les métèques…

La une du journal en question ? «La France aux Français et aux Français seuls !»

Pascal Jardin

L’autre caractéristique de ce drame psychologique signé par le réalisateur Pierre Granier-Deferre et son scénariste fétiche Pascal Jardin ( La Horse , Le Chat , Le Train …), c’est qu’il se déroule dans la campagne française, laquelle a maintenant mauvaise presse car elle renvoie au «vichysme» (« La terre, elle, ne ment pas ») et aux crimes nazis qui lui sont associés…

Mais à l’époque, cette campagne était le cadre de vie de l’immense majorité des Français qui aimaient à regarder couler une rivière en écoutant le chant des oiseaux ; Français dont les soirées, comme chez la Veuve Couderc, se déroulaient à lire le journal ou à tricoter devant un feu de cheminée avec, comme bruit de fond, le tic-tac de l’horloge familiale…

Les travaux de la ferme

Ces choses dites, quand la Veuve Couderc descend du car pour faire les derniers mètres qui la séparent de sa ferme, un étranger qui passe par là (Alain Delon, en moustachu) se propose de l’aider à porter la couveuse qu’elle ramène de la ville…

Sans emploi, Jean Lavigne accepte la proposition de la Veuve de travailler quelques jours à la ferme et c’est alors qu’on voit Delon se transformer en paysan, «en gars de la terre» : il scie du bois, fauche la luzerne, range le poulailler…

Bobby Lapointe et Jean Tissier

Sa présence efficace réjouit la Veuve qui, il est vrai, n’a point la vie facile car, outre ses travaux de fermière, elle doit ferrailler contre le beau-frère (Bobby Lapointe) et la belle-sœur (Monique Chaumette) qui poussent chaque jour «le père», Henri Couderc (Jean Tissier dans son dernier rôle), à chasser sa bru de la ferme familiale…

Cette menace d’expulsion est d’autant plus insupportable à la Veuve que, via les actions qu’elle a menées toute sa vie en faveur de sa belle-famille, elle estime avoir bien mérité l’habitation dans laquelle elle est arrivée à l’âge de 14 ans…

Ottavia Piccolo

Entre Jean et cette femme ayant déjà un pied dans le troisième âge, une relation intime va se nouer, qui réveillera la féminité de celle qui pensait ne plus jamais connaître le désir physique…

Ce retour en flamme, sa nièce Félicie (Ottavia Piccolo) va en mesurer toute l’intensité quand sa tante lui lancera les graines dévolues à la basse-cour : «Tu te trouveras bien un marinier à te mettre entre les cuisses!»

Les Granges Brûlées

Du reste, quand le bel Alain succombera aux charmes de cette fille-mère qui n’a cessé de donner le sein à son bébé devant lui, la Veuve décidera de lui donner son compte après un échange criant de vérité : «Qu’est-ce que tu lui trouves ? – Elle est jeune ! - Tu m’as traitée comme si j’étais encore jeune… et quand je crie tu dis la vérité…»

Finalement, la Veuve gardera chez elle l’évadé du bagne et un destin tragique unira ces deux êtres admirablement joués par Signoret et Delon qui, deux ans plus tard, se retrouveront dans un film de Jean Chapot, Les Granges Brûlées

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