Le Quai des Brumes, un film de Carné avec Gabin et Michèle Morgan

C'est dans ce chef d'oeuvre du réalisme poétique que Prévert donne à Jean Gabin la plus fameuse réplique du cinéma français : T'as de beaux yeux, tu sais !
20

Inspiré du roman éponyme de Pierre Mac Orlan (1927), le film de Marcel Carné rafle trois grands prix lors de sa sortie (Festival de Venise, Méliès, Louis-Delluc). Une critique de l’époque, celle de L’Intransigeant , voit juste : «Ce film est chargé d’une poésie du malheur dont nous ne nous délivrerons pas de sitôt !» Une poésie déclamée par Gabin et une jeune débutante dont les yeux clairs n’ont pas fini de crever l’écran, Michèle Morgan…

La ville du Havre

L’histoire de Quai des Brumes (l’article défini disparaît le plus souvent quand on évoque ce film de 1938) est triste à mourir et rebute ceux qui pensent, comme le philosophe Alain, qu’« il y a un devoir d’être heureux »...

Elle se déroule en noir et blanc, dans une ville portuaire embrumée… L’homme y est seul, indiciblement seul. Jean (Gabin) notamment : un déserteur de la Coloniale qui débarque un soir au Havre, après avoir été pris en stop par un camionneur joué par Marcel Pérès ( Un Drôle de Paroissien …)

Recherché pour une faute qu’il ne dévoilera pas, il est pressé de quitter le pays…

Michel Simon et Pierre Brasseur

Il atterrit, ce fameux soir, dans un bar interlope où il rencontre une jeune fille coiffée d’un béret (Michèle Morgan) et «abimée» par la vie, parce qu’elle a «grandi trop vite» et « vu trop de chose ». Elle suspecte également son tuteur libidineux, Zabel (Michel Simon), d’avoir tué son ancien petit copain Maurice…

Une histoire d’amour va naître entre Jean et Nelly, qu’achèvera un «mauvais garçon» qui souffre d’être rejeté par la jeune fille, Lucien (Pierre Brasseur). Les amoureux auront leur nuit d’amour mais le lendemain, alors qu’il gagne le port pour prendre le navire qui le mènera loin de France, Jean se fait buter par Lucien…

L’Empire du Bien

Dans les bras de Nelly après un dernier baiser (« Embrasse-moi, vite, on est pressé ! »), sa mort intervient juste après le plus beau des aveux : « J’voulais te dire qu’au moins une fois dans ma vie, j’avais été heureux à cause de toi… »

Romantique en diable, Quai des Brumes – par le désespoir et la solitude des êtres qu’il peint admirablement- continue d’émouvoir en 2010 bien que la France qu’il dépeint n’existe plus depuis les dernières années du siècle précédent qui ont vu naître L’Empire du Bien si justement décrit par Philippe Muray

La France sans connexion internet

En effet, Quai des Brumes , c’est la France des années trente : sans télé dans les foyers et – bien sûr ! - dans les cafés. Sans téléphone portable et sans connexion internet… La France qui fume un peu partout, pour supporter l’existence… Une France sans diversité ethnique, non plus !

C’est la France des fêtes foraines où l’on se rend endimanché et enchanté de conduire sa belle dans une auto-tamponneuse…La France des bérets, des casquettes, des chapeaux. La France qui accorde au petit commerçant un statut de notable…

Les dialogues de Jacques Prévert

Quai des brumes , ce sont aussi de succulentes répliques signées Prévert, et qui sonnent juste dans la bouche de ceux qui les immortalisent: « Les phrases moi, j’sais pas !», regrette Jean. Peut-être ! Mais ça ne l’empêche point d’en dire de sublimes parce que vraies : «Qu’est-ce que tu veux, lance-t-il à Nelly, quand une fille est belle, qu’elle est jeune et qu’elle veut vivre eh bien ! c’est comme un homme qu’essaie d’être libre, tout le monde est contre, comme une meute ! »

Ayant endossé l’identité d’un peintre qui s’est suicidé, Jean évoque son art de la sorte: «En général, je peins les choses qui sont cachés derrière les choses… Par exemple, si je vois un nageur, je pense tout de suite qu’il va se noyer, alors je peins un noyé… - Eh bien ! lui répond son interlocuteur, votre peinture ne doit pas être très gaie ! »

La tête de Barbe Bleue

Michel Simon a lui aussi été gâté par le dialoguiste. A défaut de l’être par la nature…«C’est une chose horrible que d’être amoureux, amoureux comme Roméo quand on a la tête de Barbe Bleue !» Puis, revenant sur icelle : «Après tout, autant cette tête-là, que pas de tête du tout ! »

Autre cadeau de Prévert : un imparfait du subjonctif à la première personne, que Zabel lâche en s’adressant à Lucien: «Et si Dieu voulait que je mourusse de mort violente, je vous préviens que vous auriez tous énormément d’ennuis…»

Il mourra de mort violente mais Lucien n’y sera pour rien…

Sur le même sujet