L'Emmerdeur, Francis Veber et le duo Jacques Brel et Lino Ventura

Tirée d'une pièce de Veber, la version 1973 d'Edouard Molinaro continue de faire plus d'adeptes que celle de 2008 avec Patrick Timsit et Richard Berry...
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Pour exécuter un contrat devant le tribunal de Montpellier à 14 h précises, le tueur à gages Ralph Milan (Lino Ventura) loue la chambre de l’hôtel du Palais qui offre la meilleure fenêtre de tir. Hélas, dans la chambre voisine, lâché par sa femme adorée (Caroline Cellier), François Pignon (Jacques Brel) tente de se suicider… Maladroit et bavard, il va surtout rendre impossible la mission de Milan et mériter, pendant une heure et demi, le titre de ce film indémodable…

Claude Lelouch, Edouard Molinaro

En 1973, L’Emmerdeur réunit de nouveau Jacques Brel et Lino Ventura qui s’étaient appréciés dans un savoureux Lelouch, L’Aventure c’est l’aventure . Le scénario de Veber les a séduits ainsi que le choix du réalisateur: Edouard Molinaro ( Oscar , Hibernatus , La Cage aux Folles …) avec lequel chacun avait déjà tourné: en 1959 pour Ventura ( Un témoin dans la ville ) et en 1964 pour Jacques Brel ( Mon Oncle Benjamin ).

Le succès formidable de L’Emmerdeur - film que n’appréciaient pourtant ni Molinaro ni Lino Ventura (lesquels boudèrent la première !) - tient d’abord au contraste entre les deux personnages, un procédé cher au scénaristes-dialoguiste et réalisateur Francis Veber ( Les Fugitifs …).

Les chemises pour hommes

D’un côté, il y a Lino Ventura, un dur à cuire de petite taille mais qui en impose aux balèzes désireux de jouer les fiers à bras dans les cafés (ah, cette scène du routier où Molinaro interprète lui-même le barman !) ; de l’autre, il y a Jacques Brel dans la peau d’un représentant de commerce en chemiserie («4e maison française», s’il vous plaît !), avec un sourire sympathique et -surtout-un besoin maladif d’affection, qu’il va reporter sur le dur à cuire précité…

Car François prend Ralph pour un type bien, qui l’a sauvé de la mort et ne souhaite que son bonheur…

D’où le comique des situations qui, sitôt le suicide raté, vont s’enchaîner de manière parfaite et offrir au visage de Lino Ventura toutes les facettes de l’exaspération à l’égard de cet «emmerdeur» de Pignon…

Le groom de l’Hôtel du Palais

Bien placé pour savoir comment finissent les tueurs qui ratent leur mission (il a lui-même butté un collègue dans ce cas-là en début de film!), Ralph doit impérativement maîtriser cette exaspération qui concerne également une autre personne tout aussi pénible que Pignon : le groom de l’hôtel du Palais joué par un acteur italien formidable, Nino Castelnuovo.

Inquiet par la tentative de Pignon, ce groom souhaite appeler la police et ne comprend point pourquoi Milan tient à s’occuper lui-même d’un personnage aussi fragile psychologiquement. Et de lui lâcher cette petite phrase, qui résume bien la situation : «Vous vous êtes collé un drôle de boulet au pied !»

Daniel Auteuil, Gad Elmaleh, Régis Laspalès

Quant à Jacques Brel, c’est le premier François Pignon de la série lancée par Veber au cinéma et au théâtre avant :

  • Pierre Richard ( Les Compères , Les Fugitifs ),
  • Jacques Villeret et Régis Laspalès ( Le Dîner de cons ),
  • Daniel Auteuil ( Le Placard ),
  • Gad Elmaleh ( La Doublure ),
  • Patrick Timsit ( L’Emmerdeur ).

Poissy et les stations Fina

Mais Jacques Brel, c’est aussi le Français moyen des années 70 ; celui qui évoque les BMW en salivant mais reste «fidèle à Peugeot depuis dix ans» ; celui qui ne s’arrête que dans les stations Fina «à cause des santons en plastique» que son petit neveu collectionne…

C’est le Français moyen qui se fait construire «un pavillon à Poissy» et qui ne peut pas s’empêcher d’importuner son voisin en lui montrant les photos dudit pavillon dans lequel il pourra voir la télé installée dans le living tout en mangeant dans sa cuisine…

Représentant de commerce, il ne craint pas de griller un rouge sur la route car, comme il le dit au flic qui l’arrête : «J’m’en fous, j’les fais sauter !» C'était l'bon temps !

"Que ça reste entre nous"

N’ayant point signé la réalisation de cet Emmerdeur sorti sous Georges Pompidou, Francis Veber réalisa un remake en 2008 avec Patrick Timsit et Richard Berry. Une erreur, confesse-t-il dans ses mémoires parus en 2010 ( Que ça reste entre nous ) et dans lesquels il avoue s’être «normalement planté».

«Outre le fait que les réactions du public et de la critique m’ont donné l’impression d’avoir fait de la profanation de sépulture, écrit-il, j’ai reçu une leçon que je ne suis pas près d’oublier : il y a certains cultes qu’il vaut mieux respecter. »

De fait, cette version légèrement remaniée ne rencontra pas le succès escompté. Il est vrai que pour des millions de Français, la vraie, la seule valable est celle qui unit à jamais Jacques Brel à Lino Ventura, deux disparus toujours présents dans la mémoire de nombreux cinéphiles...

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