Les Fugitifs de Francis Veber avec Depardieu et Pierre Richard

En 1986, le trio gagnant de La Chèvre (1981) et des Compères (1983) se reconstitue pour un film qui, grâce à une enfant perturbée, émeut autant qu'il amuse.
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Dans nombre de ses films ( Le Dîner de cons, Tais-Toi, L’Emmerdeur …), Francis Veber a toujours su associer des personnages au caractère opposé. Genre la grosse brute aguerrie et le naïf maladroit qu’il prénomme François et nomme, au choix, Perrin ou Pignon (Fillon l’a échappé belle !) Bien sûr, former ce genre de tandem ne suffit pas ! Il faut aussi une histoire qui puisse émouvoir… Succès de l’année 1986, Les Fugitifs réunissent ces deux conditions…

Un compte en banque

«Cinq ans de taule, une heure de liberté !» C’est peu dire que Jean Lucas (Gérard Depardieu) l’a mauvaise qui, à peine sorti de prison, se retrouve mêlé à un hold-up dans la banque où il allait sagement ouvrir un compte pour repartir du bon pied dans la vie !

Mais le destin voulait qu’il eût de nouveau la Maison Poulaga contre lui et, cette fois, non en braquant une banque (14 opérations à son actif!) mais en se faisant prendre en otage par un veuf que le chômage de longue durée a conduit à braquer la première «BNT» venue pour pouvoir continuer de s’occuper de Jeanne, sa petite fille…

Gérard Oury, Claude Zidi, Yves Robert…

L’ayant quitté une heure plus tôt, le commissaire Duboc (Maurice Barnier) pense que Lucas est déjà en train d’effectuer son 15e hold-up avec un nouvel acolyte. Flairant le danger pour lui (un récidiviste qui menace les forces de l’ordre arme aux poings pourrait bien finir troué de balles), Lucas prend les choses en main...

Au grand dam de l’apprenti gangster qui conteste: «Mais c’est mon hold-up !»…

Cet apprenti gangster qui attire la poisse, c’est Pierre Richard, comme toujours excellent dans ce registre qu’il joua maintes fois dans les années 70 et 80 pour le compte de Claude Zidi ( La Moutarde me monte au nez …), Yves Robert ( Le Grand Blond avec une chaussure noire …), Gérard Oury ( La Carapate …)

Jean Carmet

Dans cette comédie où se succèdent des scènes de vaudeville dignes de Feydeau, le rire connaît un pic de croissance quand Perrin conduit Lucas qu’il vient de blesser grièvement au genou en lui tirant dessus, chez un ancien ami de son père, Monsieur Martin (Jean Carmet), un véto en retraite qui perd un peu la boule.

«C’est quoi comme race ?», demande-t-il à Perrin. Incapable d’identifier Lucas comme un être humain, il agit avec lui comme s’il s’agissait d’un chien, lui demandant ainsi s’il avait avalé la «baballe en bois», lui mettant d’autorité un os en plastique dans la bouche pendant l’opération, lui apportant ensuite une pâtée dans une gamelle pour qu’il reprenne des forces…

Il est permis de penser que si Carmet fut à ce point inspiré dans la drôlerie c’est aussi parce qu’il était enchanté de rejouer avec ses compères Pierre Richard ( Alexandre le Bienheureux… ) et Depardieu ( Le Sucre …).

Musique de Vladimir Cosma

C’est du reste pendant cette séance extraordinaire chez l'ancien véto devenu sénile que la petite fille de François va manifester un attachement pour cette grosse brute de Lucas, en lui apportant de quoi se désaltérer alors qu’il la rembarre, insensible au fait qu’elle n’ait point rouvert la bouche depuis la mort de sa mère, il y a trois ans…

Cette petite Jeanne silencieuse (Anaïs Bret) est le personnage clé de ce film, celui qui l’enrobe d’une tendresse infinie… Il est vrai que son rôle est primordial car sans lui pas de hold-up…

Sa prestation – exceptionnelle – est également servie par une BOF signée par l’un des génies de la profession : Vladimir Cosma ( L’Aile ou La Cuisse , La Boum , La Chèvre …) Bref, chaque plan où Jeanne apparaît fait mouche… Le plus touchant ? Celui où, pour la première fois, elle ouvre la bouche. «T’en va pas !», demande-t-elle à Lucas.

Le drame du chômage longue durée

Enfin, ce film vaut aussi pour la justesse du personnage incarné par Pierre Richard, que le chômage condamne à l’inaction depuis trois ans… 48 ans et chômeur depuis trois ans, eh oui, ça existait déjà dans la France des années 80…

Jean Lucas lui-même, qui en a pourtant vu d’autres avec ses cinq ans de prison, y fait allusion quand il évoque la fin prochaine d’un CDD : «J’sais pas ce que j’vais foutre après… J’commence à comprendre pourquoi il a fait ça l’autre con !»

Les hommes politiques et les publicitaires

L’«autre con» avait d’ailleurs résumé en peu de mots l’un des drames de notre temps que les publicitaires, les hommes politiques et, entre autres, les opérateurs téléphoniques vantent à longueur de journées : «J’avais 45 ans quand je me suis retrouvé sur le sable et à notre époque, personne ne veut d’un mec de 45 ans !»

Pour sinistre qu'elle soit, cette tirade, avouons-le, mérite d'être citée : elle est plus que jamais toujours d'actualité...

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