Quand Gérard Depardieu immortalise Cyrano de Bergerac !

Sorti en 1990, le film de Jean-Paul Rappeneau fait honneur au génie d'Edmond Rostand, via un Cyrano de Bergerac éblouissant. Une œuvre à voir et à revoir !
10

Dans son journal de l’année 1897, Jules Renard écrit : «28 décembre. Cyrano. Des fleurs, rien que des fleurs, mais toutes les fleurs à notre plus grand poète dramatique !» S’il avait vécu en 1990 et regardé la télé le soir des récompenses du cinéma français, l’ami de Lucien Guitry aurait (sans doute) écrit : «Cyrano. Des Césars. Rien que des Césars, mais tous les Césars pour la version Rappeneau-Depardieu au cinéma !»

Dix Césars du cinéma

Tous les Césars, enfin.. presque : dix ! Ce qui n’est que justice pour un film somptueux (40 décors, 15 villes-tournages !) où Cyrano-Depardieu nous enchante du début à la fin avec ses milliers d’alexandrins qui passent dans nos esprits comme une lettre à la poste ! La preuve que le beau langage favorise la compréhension entre les êtres, en y ajoutant… le plaisir des mots !

A cet égard le film réjouit tous les anciens écoliers dont les mémoires ont stocké naguère force tirades de la pièce la plus célèbre du répertoire français, catégorie panache ! Celle du nez, par exemple : « Agressif : tenez, moi, monsieur, si j’avais un tel nez ! Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse… »

Jacques Weber en comte de Guiche

Bien qu’il soit doté d’une « protubérance » nasale qui le précède «en tout lieu d’un quart d’heure», Cyrano de Bergerac est un personnage enchanteur !

Il nous enchante par sa bravoure d’abord, qui le voit triompher un soir de cent assaillants spécialement réunis pour l’embrocher: «Des ennemis partout, oui cela me ravit !»

Il nous enchante par son goût de la liberté aussi, son rejet de toute compromission qu’il confie brillamment dans la tirage dite du «Non, merci !» où il répond à son ami Le Bret (Philippe Morier-Genoud) qui lui reproche d’avoir refusé les offres du comte de Guiche (Jacques Weber), cousin du puissant Richelieu…

Le refus d’un patron

« Ah, tu conviendras, lui glisse Le Bret… Eh bien oui, c’est mon vice ! Déplaire est mon plaisir, j’aime qu’on me haïsse… - Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, la fortune et la gloire… - Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant ? Prendre un patron ? (…) Et comme un lièvre obscur qui circonvient un tronc et s’en fait un tuteur en lui laissant l’écorce !

Grimper par ruse, au lieu de s’élever par force ? Non merci ! (…)

Me changer en bouffon dans l’espoir vil de voir aux lèvres d’un ministre naître un sourire enfin qui ne soit pas sinistre…Non, merci !» D’autres «Non merci ! » suivent, qui méritent d’être appris par cœur !

Un beau programme !

Ainsi que la suite, superbe programme pour réussir sa vie: «Mais chanter, rêver, rire, passer, être seul, être libre ! Avoir l’œil qui regarde bien. La voix qui vibre. Mettre quand il vous plaît son feutre de travers. Pour un oui, pour un non, se battre ! Ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune à tel voyage auquel on pense dans la lune… »

Et de conclure ainsi : «Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! » Et Le Bret de lui répondre en appuyant là où ça fait mal : "Fais tout haut l’orgueilleux et l’allègre mais... tout bas, dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas…"

Anne Brochet et Vincent Perez

Cet ami a vu juste : Cyrano souffre le martyre de n’être point aimé par l’élue de son coeur, la sublime Roxane (Anne Brochet) qui lui préfère Christian de Neuvillette (Vincent Perez), un jeune homme bien fait, et doté d’un nez admirable mais… qui n’ose lui conter fleurette car cette gravure de mode n’a aucun esprit…

Toutefois, panache de gascon oblige, Cyrano acceptera d’aider le jeune homme à trouver les mots justes pour combattre ce handicap… Une bien belle histoire...

Aidé par le scénariste Jean-Claude Carrière ( Borsalino …), Jean-Paul Rappeneau a réussi l’exploit de faire tenir une pièce de quatre heures (que peu de gens ont vue, hélas !) en un excellent film grand public d’une durée de deux heures et quart…

Jules Renard

La conclusion, Jules Renard nous la donne (toujours dans son journal à l’année 1897). Elle concerne Rostand, bien sûr, mais sied également à Jean-Paul Rappeneau:

«Ainsi, il y a un chef d’œuvre de plus au monde. Réjouissons-nous. Reposons-nous. Flânons. Allons de théâtre à théâtre écouter les dernières niaiseries : nous sommes tranquilles. Quand il nous plaira nous retrouverons le chef d’œuvre. On peut s’y appuyer, s’y abriter.»

En se procurant le DVD par exemple...

Sur le même sujet