Ridicule, avec Charles Berling, Bernard Giraudeau et Fanny Ardant

Ce film de Patrice Leconte revient sur une époque où le bel esprit permettait de tracer sa route jusqu'au roi... Un bijou de cinéma récompensé par 4 Césars.
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Dans Ridicule , un petit noble de province, Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles Berling), monte à Versailles pour demander au roi d’assécher les marais de sa province qui enfièvrent mortellement ses paysans. Naïf, le jeune homme se heurte à moult refus jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il n’est point dépourvu de ce qui ouvre toutes les portes à la cour, le bel esprit…

L’Ancien Régime et Louis XVI

Pour montrer combien l’esprit peut blesser un homme, le film s’ouvre sur une scène de vengeance assez… inhabituelle ! Un noble se rend chez un vieil homme désormais muet et grabataire mais qui, du temps de sa splendeur, l’a ridiculisé. Et le visiteur de vider... sa vessie sur cet impotent qu’il quitte par un mot terrifiant: «J’ai peur que dans sa joie, Monsieur de Blagnac ne se soit oublié…»

Le ton est donné : brillant et sans pitié, mais toujours spirituel… Nous sommes en 1780 et l’Ancien Régime a entamé sa dernière décennie…

Bernard Giraudeau en abbé frivole

C’est dans ce contexte que Ponceludon arrive à Versailles, qui croit que l’évocation des problèmes des marais de la Dombes va émouvoir les puissants ! Il ignore que les sujets graves n'apportent que du déplaisir et que seul le futile amuse la galerie…

Muni d’une lettre de recommandation, il se rend chez Monsieur de Blagnac le jour de sa mort et se fait gentiment moucher sur ses origines crottées par l’abbé de Vilecourt (Bernard Giraudeau). Sa réponse, néanmoins, attire l’attention de la très influente Mme de Blagnac (Fanny Ardant) : «On peut naître dans une écurie sans se croire cheval…»

Jean Rochefort sans moustache

Attaqué par des brigands alors qu’il revenait chez lui, il est accueilli chez un médecin amateur de bons mots, Monsieur de Bellegarde (Jean Rochefort, sans moustache), qui lui indique qu’à Versailles, «la difficulté n’est point d’être reçu mais écouté…»

Après quelques désillusions, l’évidence s’impose: il lui faut séduire la veuve Blagnac et éliminer son amant en titre, le fameux abbé que Bellegarde décrit ainsi : «Quand il se tait, il guette ! Et quand il parle... il est déjà trop tard…»

La Cour est à Versailles

Lors d’une rencontre, l’abbé se moque des souliers de Ponceludon que ce dernier a présentés comme son seul bien: «Mais vous pouvez les estimer de plus près, lui répond le jeune noble : en vous courbant assez…» Il poursuit en narrant le pourquoi de sa présence à Versailles, les fièvres qu’entraîne l’eau des marais…

« Pauvres gens, lance l’abbé, et comme un malheur ne vient jamais seul, leur simple évocation me provoque l’ennui… - C’est que, voyez-vous Monsieur, indique Grégoire, les paysans ne nourrissent pas seulement les moustiques. Ils nourrissent aussi les aristocrates… - Il est moins sot qu’il n’en a l’air, ajoute un autre convive. – C’est toute la différence entre nous, Monsieur…»

Fanny Ardant en courtisane

Ponceludon est lancé et Mme de Blagnac l’invite dans son salon ; fou de joie, Bellegarde joue les coaches : «Surtout, ne riez jamais de vos propres mots !» Grégoire le fera néanmoins quand il mouchera un noble qui, après une argumentation faiblarde, avouera : «C’est le seul exemple qui me vienne à l’esprit. – Vous voulez dire... à la bouche !»

Ce mot et ceux qui suivent sont dès lors commentés, vantés dans les salons par tous les oisifs de la cour… Mais le triomphe viendra chez Mme de Blagnac, lors d’un tournoi de rimes…

Quatre mots sont tirés au sort : conduite, suite, santé, été… Ponceludon passe après l’abbé et emporte le duel avec un octosyllabe qui fait mouche : "Toujours fidèle à sa conduite… L’abbé, sans nuire à sa santé… Peut faire deux mots d’esprit de suite… L’un en hiver, l’autre en été…"

Judith Godrèche et L’Emile de Rousseau

Applaudissements nourris et… départ agacé de Mme de Blagnac, que Ponceludon a surprise en train de tricher pour le compte de l’abbé…

Outre ces nombreuses scènes où l’esprit, constamment, régale le spectateur (ah, celle où l’abbé de Vilecourt tombe en disgrâce !), Ridicule offre aussi une belle histoire d’amour entre le noble de province et la fille de Bellegarde (Judith Godrèche) qui fut toujours «libre de ses droits» car, dixit son père, «née l’année où Monsieur Rousseau fit paraître L’Emile …»

Danton et Saint-Just

Récompensé par quatre Césars (dont celui du meilleur film), Ridicule ressuscite une époque que «l’éloquence bouffie des Danton et des Saint-Just a remplacée» dans le sang…

On peut rejeter l’Ancien Régime et se réjouir de sa disparition en 1789. Mais on ne peut rester insensible aux traits d’esprit qui fourmillent dans le film de Patrice Leconte et permettent de goûter un art aujourd'hui révolu : celui de la conversation…

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