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JEAN-LUC MERCIER

Publié dans : Contes et Légendes autour du feu

Automne de cendre

Parce que le feu attise l'imaginaire et qu'il est propice à l'évasion de l'esprit... voici une histoire à lire ou à raconter un soir de veillée au coin... de feu !

Dès la fin août déjà, les prémices de l’automne étaient là ! Premières petites fraicheurs du matin, premiers tulles fins de brouillard au-dessus des prés et des étangs, premiers chants nostalgiques des merles solitaires, premiers regroupements des migrateurs déjà pressés de prendre leur envol… 

Maintenant, en ce septembre mourant, les frimas nocturnes s’étirent toujours plus chaque matin ; les rosées inondent les feuillages des herbes épuisées… c’est la fête des escargots, la fête des champignons, mais pas celle de Bosco qui voit jour après jour se ternir le paysage. 

Bien sûr, il y a l’odeur rassurante de l’humus sous les haies, les lisières et les futaies. Bien sûr, il y a les senteurs délicates des chanterelles, de l’agaric, des lépiotes, de l’oronge, et le parfum gourmand des mûres dodues, noir de jais. Bien sûr, les noisettes sont là et les nèfles aussi, prêtes à se mollir aux premiers gels. Bien sûr ! 

Bosco aime l’oronge, l’agaric, les mûres. Bosco les ramasse en connaisseur qu’il est déjà, malgré son jeune âge, sans jamais se tromper… affaire de savoir transmis, naturellement. À moins que ce ne soit simplement inscrit dans les gènes, depuis le temps ! Mais Bosco voit déjà s’enlaidir le paysage, comme chaque année ; voilà pour lui de longs mois tristes qui s’annoncent, sans couleur, sans chaleur, sans bonheur. Des semaines à regarder s’engriser les feuillages avant que, une à une, chaque feuille ne lâche prise et se meure à jamais pour nourrir le sol. Des semaines à regarder se noircir les ramilles, les rameaux, les branches et les écorces, à se dessiner peu à peu les squelettes des géants de sève endormis. 

laideur en noir et blanc, paysage d'hiver dans les Pyrénées Atlantique, jean-luc Mercier 12/1/2016

Tristesse plus tard d’un paysage en noir et blanc, en froidure. Bosco déteste la neige, parce que lui, l’hiver il vit dedans ! Omniprésente, humide, glacée, molle, hideuse sur le noir des arbres, sur la boue des chemins. La neige qui s’insinue de partout, sous les tuiles, dans les bottes, sur les vitres, dans le cou… Bosco en frissonne déjà. 

Mais il sait que l’hiver promet le printemps, que la nature s’y repose pour retrouver vigueur. Seulement, ces automnes de cendre, si tristes… c’est autant de mois sans joie pour lui, qui s’ajoutent à ceux à venir. 

Pourtant… pourtant, il lui semble se souvenir qu’un jour le vieux Cassien et la vieille Léandra, ses grands-parents très âgés, rassis comme des pains oubliés, ridés comme l’étang un jour de vent, rabougris comme la pomme après des mois dans le cellier, lui parlèrent d’un temps aux automnes flamboyants. Cela lui revient en mémoire aujourd’hui. Trop jeune alors, il l’avait oublié. 


Maintenant que ce souvenir lui traverse l’esprit, y revient et y tournoie jusqu’à l’obsession, il n’y tient plus… il doit savoir. Cassien et Léandra ne parlent plus beaucoup. Souvent plus du tout, même. Ils ont en leurs yeux une infinie tendresse, si prégnante qu’elle en est devenue leur seul langage. Chaque instant ils se regardent et regardent le ciel. Leurs communions n’appartiennent qu’à eux, et à Dieu. Mais Bosco leur est si cher au cœur ! C’est le plus calme, le plus réfléchi de la famille, toujours prêt à les aider, toujours à les aimer, souvent là un instant, ou deux, avec un sourire, des mots gentils, quelques fruits. 

Et pour lui, même à l’instant où la dernière étincelle de vie semble s’envoler, ils trouvent encore la force et l’envie de lui dire ce qu’ils savent : Ils n’ont jamais connu d’automne flamboyant. Mais leurs parents, souvent, évoquaient ce temps joyeux des octobres de feu. Enfants, ils les avaient vécus. C’était dans les années 1980 ou 2000, ils ne savent plus très bien. C’était à l’époque ou des maisons s’enorgueillissaient encore de belles cheminées, de jolis âtres ou dansait la flamme. 

Il se disait alors que le feu d’or et de mordoré, que les flambées lavées de nuances purpurines et orangées, que les braises rougeoyantes reflétaient leurs incandescences dans les yeux et les cœurs de ceux qui les regardaient. Il se disait que les regards émerveillés, si heureux des premiers feux d’automne, voyaient alors s’enflammer les paysages, les feuilles et les bois. Ailleurs certains parlaient même de l’été indien. 

érables en automne, vallée de la Dordogne, jean-luc Mercier 12/1/2016

Ici, ce n’était pas l’été, ce n’était pas indien, mais les merisiers, les alisiers, les muriers, les peupliers et les néfliers, les églantiers et même les treilles se paraient au regard de couleurs éclatantes, ardentes, étincelantes. Magie du feu, si chaleureux, si convivial, si vivant aux heures où dame nature s’endort ! Cassien et Léandra savent encore qu’il fut un temps, justement, où le feu s’est éteint lui aussi. Au mieux caché dans des boites fermées, esclave avilit par l’homme pour le chauffer sans se montrer, plus souvent banni des maisons, supplanté par la toute puissante et si addictive électricité. 

Fi des âtres, fi des cheminées, fi des flammes, des feux et des flambées, fi des braises et des couleurs chaudes, fi des étincelles dans les yeux et des reflets sur les paysages d’automne… il ne reste que les cendres, et les souvenirs moribonds d’un bien vivre même quand la vie est rude. Bien propres et bien lumineuses, mais si peu joyeuses les maisons. Alors on inventa mille artifices, mille décors pour se convaincre que sans feu on peut être heureux. 

Bosco comprend bien que ses chers petits vieux de grands-parents on en eux une pointe d’envie, sans doute de jalousie, de ne pas avoir connue ce temps merveilleux. Leurs regards posés sur ce mur, là où, jadis, il y aurait eu, paraît-il, une cheminée, en disent long sur ce qu’auraient pu être leurs soirées après le labeur, leurs automnes, leurs années de vieillesse. Lui-même souffre tant chaque fin d’été de voir se couvrir de cendre ces paysages qui l’entourent, tant chaque automne de sentir déjà l’hiver, tant chaque hiver d’avoir froid de cette neige qui vous glace la peau jusqu’au cœur de la nuit. 

tristesse d'un paysage de fin d'automne, vallée de la Garonne, jean-luc Mercier 12/1/2016

Mais Bosco a le cœur joyeux. Courageux, volontaire, désireux de se mettre et de mettre dans les yeux de ce qu’il aime des étincelles de joie et du bonheur dans le cœur, il décide de battre ville et campagne pour trouver celui ou celle qui connaît encore cet art du feu, qui conserve tel un trésor ces savoir-faire d’antan pour l’aider à s’équiper d’un foyer, ou à en bâtir un. Il y eut un hiver merveilleux, et bien d’autres ensuite pour Bosco. Mais plus encore… il y eut le plus bel automne dont il pouvait rêver. Dans les yeux de Cassien et Léandra, avant que leur petite flamme ne s’éteigne, dans ses yeux, sur les feuilles et dans les bois… il y eut la plus belle flamboyance, que chaque soirée ensuite auprès de l’âtre ne cessait de prolonger.

couleurs d'automne, été indien en Périgord pourpre, jean-luc Mercier 12/1/2016Vigne vierge en automne, flamboyance, jean-luc Mercier 12/1/2016

À propos de l'auteur

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JEAN-LUC MERCIER

Forestier, écologue, botaniste, conseiller en aménagement du territoire, paysagisme, écotourisme solidaire. Enseignement supérieur et journalisme maison, art et jardin.
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