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JEAN-LUC MERCIER

Publié dans : Contes et Légendes autour du feu

L'arbre de feu

Parce que le feu attise l'imaginaire et qu'il est propice à l'évasion de l'esprit... voici une histoire à lire ou à raconter un soir de veillée au coin... de feu !

Luc vivait humblement dans sa maisonnette face à la mer et au port. Toute sa vie il fut marin, Un travail pénible où il gagna peu, naviguant sur les mers du monde. 

Comme il est de tradition dans le métier, les marins ramenaient souvent quelque chose de leurs rares escales dans les terres lointaines. Pour les uns, c’était un objet ou un bijou d’artisanat, une toile rare. Pour les autres, c’était un oiseau vivant, un papillon mort. Pour Luc, c’était une plante, ou ses graines. 

Année après année, il avait ainsi semé de multiples trouvailles dont beaucoup avaient germé. Beaucoup mourraient aussi, hélas inadaptées au climat trop frais de son petit jardin. Quelques plantes pourtant arrivaient à pousser, offrant leur feuillage étonnant, leur floraison inhabituelle ou leur port original au regard de Luc, émerveillé, maintenant trop âgé pour prendre la mer. Il prenait grand soin de ses protégées, et celles-ci occupaient tout l’espace autour de sa maison, abritées des vents derrière de bons murs de pierre. 


Parmi toutes, il y en avait une au feuillage vert sombre et aux rameaux gris brun, assez jolie bien qu’assez banale. Luc voyait la plante pousser et se transformer peu à peu en arbre, un bel arbre qui prenait malgré tout beaucoup de place au point de commencer à gêner les autres plantes en dispensant un peu trop d’ombre. Dilemme ! Quel était donc ce grand végétal ? Pourquoi en avait-il ramené des graines ? Fallait-il le tailler ? Devant son ampleur grandissante pour un si petit espace, Luc se demandait s’il allait devoir le couper. Mais l’idée de s’en séparer lui fendait le cœur. Bien sûr, il y avait des oiseaux qui venaient régulièrement y chanter, il y avait des insectes qui y vivaient… comme tous les arbres ou presque, celui-là était un petit monde à lui tout seul. Mais avant tout, Luc espérait un jour le voir fleurir. Il se souvenait avoir ramené sa graine du Chili, mais ne savait plus vraiment pourquoi il avait choisi de préférer alors cette plante-là plutôt qu’une autre. Les années passant, il finissait par comprendre que ce n’était ni pour son feuillage, ni pour son port, ni pour son écorce. Donc, nécessairement c’était pour les fleurs, ou les fruits. Mais tant que l’arbre ne fleurirait pas, il ne pourrait pas savoir. 

Trois ans passèrent encore, et l’arbre maintenant âgé de 20 ans prenait beaucoup trop d’ampleur, avec ses presque dix mètres de haut. Les autres végétaux vivaces sous lui devenaient vraiment chétifs, par manque de lumière, par manque de substances nutritives et d’eau dans le sol. Et toujours pas de fleurs ! L’idée de le voir un jour fleurir ou faire des fruits ou des graines s’amenuisait. Le bel arbre devait très certainement manquer des conditions propices à même de déclencher la floraison. De la chaleur peut-être ? 

Très désappointé, Luc dut se résoudre à agir. Cet hiver-là ne fit que l’encourager. Plus froids que les autres années, les mois de janvier et février avaient « brûlé » une grande partie du feuillage, habituellement persistant et vert. Un seul oiseau venait encore se réfugier dans le houppier roussi, mais l’allure générale de l’arbre avait bien triste mine. 


Luc prit alors une scie et commença à couper des branches. D’abord celles qui frôlaient de trop près le mur de la maisonnette, puis celles qui dépassaient hors son jardin, sur l’extérieur, par-dessus le mur de clôture, puis les plus basses, plus facile d’accès. Au fur et à mesure, il entassait ces branches au feuillage roussi à quelques mètres, dans le seul espace encore libre du jardin. Mais Luc dut se rendre à l’évidence, l’arbre était trop grand pour qu’il puisse en raccourcir toutes les branches les plus hautes. Sans échelle, il ne pouvait les atteindre. Un peu dépité, il se dit alors qu’il lui faudrait sans doute couper l’arbre entier. Mais en ce mois de mars finissant, les va-et-vient de l’oiseau lui firent comprendre que le printemps était presque là, et qu’il était un peu tard pour agir sans risque de perturber gravement toute la vie de son petit jardin. Ce serait donc pour l’automne prochain. 

La semaine suivante, en ces tout premiers jours d’avril, profitant de l’absence totale de vent, Luc décida de brûler les branchages coupés. Le feu prenait correctement, mais l’oiseau ne cessait de voleter de toutes parts, de l’arbre aux abords du feu. Une fois, dix fois… encore et encore, très agité. Sans doute la fumée l’incommodait ! Pourtant, l’odeur était agréable, et le bois se consumait fort bien, pas trop vite, en chauffant beaucoup. Tandis que les branchages brûlaient maintenant très bien, une bourrasque subite de vent vint élever les flammes d’un coup, si bien que l’oiseau toujours en vol ne sut les éviter. Son plumage prit feu ! En trois coups d’aile, le pauvre piaf put quand même rejoindre son arbre refuge. En franchissant rapidement le houppier dense et desséché, il se débarrassa sans le vouloir du feu brûlant ses rémiges… Sauf que le feuillage roussi prit feu  ! En quelques secondes, toute la tête de l’arbre s’enflamma ! D’abord horrifié, Luc compris que sa maison ne craignait rien puisqu’il avait coupé les branches trop proches d’elle. L’oiseau, certes un peu... déplumé, semblait d’ailleurs maintenant regarder le spectacle depuis le faîte de la toiture ! D’une certaine manière, cette flambée brutale allait finalement faire le travail que Luc n’avait pu finir ! Une heure plus tard, la scène était quand même bien triste, avec cette silhouette aux extrémités mal raccourcies et noircies. Pourtant, dans les premiers jours de mai, tout changea, rapidement. D’abord une multitude de bourgeons apparurent sur les branches, encore noircies malgré la pluie incessante des derniers jours. 


Puis en moins de trois jours, l’arbre se couvrit de fleurs tubulaires, regroupées en bouquets, rouge écarlate et à peine nuancées de jaune d’or à leur pointe… Un vrai feu d’artifice ! De toute la région on venait admirer le magnifique spectacle, l’arbre de feu qui enflammait l’espace par-dessus le mur, avec le gazouillis incessant d’une famille oiseau dont le papa n’était autre que le rescapé finalement bien chanceux. Durant six semaines, ce fut un enchantement. Depuis ce jour merveilleux, chaque année, Luc emprunte une échelle, taille dans les règles de l’art toutes les branches de son arbre de feu du Chili, et comme par magie, ce dernier refleurit abondamment. Mais plus de feu dehors… Ce serait certes risqué, mais surtout Luc garde précieusement ce bois si odorant et qui chauffe si bien pour se faire quelques généreuses flambées au cœur de l’hiver, avant le grand spectacle flamboyant de son arbre, au printemps.


À propos de l'auteur

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JEAN-LUC MERCIER

Forestier, écologue, botaniste, conseiller en aménagement du territoire, paysagisme, écotourisme solidaire. Enseignement supérieur et journalisme maison, art et jardin.
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