Arbres ou hommes, des milliers de morts pour des cathédrales

Forêt cathédrale ou cathédrale de pierres, grandeur et fruit d'une hécatombe. Les similitudes dans le grandiose et des morts par milliers sont troublantes
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Lieu de recueillement, sans nul doute, mais en hommage à qui ? L’esprit des morts plane dans les cathédrales et les forêts cathédrales , superbes mausolées, pourtant non dédiés... l'esprit de ceux qui ont dû périr pour qu'émerge le grandiose, qu’il soit d’arbres ou monument.

" Les cathédrales… des monuments à la gloire de qui ? ", interroge la Loge maçonnique Les Amis Fidèles, Orient de Genève, en mai 2001.

Ce qui force l’admiration tant par l’immensité que par l’ambiance si particulière des lieux devrait nous rendre méditatif sur les vies sacrifiées par milliers, massacres de masse que notre esprit se refuse à considérer, n’acceptant que la finalité de "l’œuvre", qu'elle soit attribuée à la nature, à Dieu ou à l’homme.

Œuvre pour Dieu ? Œuvre de Dieu ! 

Parce que l’impression de paix et de repos de l’esprit nous inonde lorsque nous nous immergeons dans le silence des cathédrales, il serait tentant de se laisser convaincre que ces édifices furent bien érigés dans la seule volonté d’honorer le Tout-puissant. Il n’en est rien. À l’instar de cette course aux records de hauteur ou de longueur qui anime en rivalité les pays bâtisseurs de notre époque, la taille impressionnante des cathédrales relevait plutôt de l’ambition des évêques et de l’arrogance des notables.


" Aux XIIe et XIIIe siècles, les promoteurs de cathédrales jouent également sur une motivation profane : le patriotisme urbain. Les villes rivalisaient entre elles pour construire la cathédrale la plus haute, la plus belle, la plus grande. Les conseillers municipaux, les bourgeois et les corporations, font alors de la cathédrale l’emblème de leur ville ", indique la Loge maçonnique Les Amis Fidèles.

C’est dans un esprit très différent que Pierre Delsuc ( Etapes, techniques de classes des scouts de France , 1957) évoque, au contraire, la forêt, cathédrale des merveilles : " La forêt t'apparaîtra bientôt comme une demeure splendide. Il y a tant de beauté, tant de grandeur dans sa magnificence, tant d'élan (…), tant de ferveur (…), que l'idée s'imposera à toi, d'une cathédrale gigantesque. A la différence de toutes les plus belles que tu peux connaître, elle a été bâtie par Dieu. Par tous ses détails, elle porte le signe de l'Harmonie Parfaite dont elle est l'œuvre. Elle invite au recueillement, à la prière ".

10 000 bébés doivent mourir… c’est ainsi chez le chêne

Mais ce que n’ont pas imaginé ou osé évoquer Edmund Kell Blyth ou Pierre Delsuc, c’est que la forêt cathédrale est le résultat d’un immense arboricide (du latin arbore , l’arbre, et caedere , tuer). Combien de vieux chênes (pédonculé ou sessile) trouve-t-on dans un hectare (10 000 m2) de forêt cathédrale ? Environ 100.

Au moment de la régénération, lorsque l’on coupe les vieux chênes, combien peut-on compter de semis, issus naturellement des glands tombés au sol avant la coupe des arbres ? Environ 1 million à l’hectare (plus ou moins 100 au m2).

Il faut donc que disparaissent 10 000 chênes pour qu'un seul puisse devenir vieux.


Et encore ce chiffre est-il faux puisque durant plusieurs décennies, les chênes auront produit des glands (à raison d’une bonne glandée tous les 5 ans) qui seront tombés au sol sans se développer ou en formant de jeunes plants qui ne vivront pas faute de lumière. C’est ainsi qu’il faut plus sûrement la mort de 100 000 chênes au moins pour que n’en vive qu’un seul.

Grandeur et ambition contre misère et mort

« La taille et la splendeur des cathédrales trahissaient un certain nombre de motivations très profanes », dont « l'orgueil arrogant de l'évêque ou de l'abbé sous le patronage duquel l'édifice allait être construit » ; «les cathédrales ont coûté des centaines de milliers de vies humaines ». Jacobs, Jay, éd . Le Livre Horizon des grandes cathédrales . New York, 1968.

Georges Duby, dans Le Temps des cathédrales. L'art et la société, 980-1420. - 1976, explique aussi que les travaux, même bien conduits, entraînent des accidents parfois très graves qui coûtent fortement en nombre de vies, dans l’indifférence des hommes d’église. Ainsi, en 1284, les voûtes de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais au chœur gothique le plus haut du monde, trop larges, s'écroulèrent. Il y eu de nombreux morts et blessés et beaucoup de familles dans l'affliction.


Plus indirects, mais tout aussi conséquents, sont les détournements de fonds qui auraient pu ou dû être consacrés à nourrir les affamés ou à bâtir des hôpitaux, à sortir des gens de la misère. À moins qu’il ne s’agissait d’alourdir excessivement des taxes féodales, indifféremment des conséquences que cela pouvait engendrer sur les petites gens, en accroissant pauvreté et famine.

C’est que « les dépenses excédant souvent les prévisions, les évêques ont constamment besoin de fonds. Ils n'est pas rare au Moyen Âge, que ce pressant besoin d'argent entraîne des exactions et des confiscations. Une personne condamnée pour hérésie se voit souvent confisquer tous ses biens. L'accusation d'hérésie lancée contre les cathares, contre les Templiers, puis contre des francs maçons, permet de financer plusieurs constructions d'églises», indiquent encore Les Amis Fidèles, ajoutant : « Contrairement à ce qu'ont affirmés certains historiens, les Masses ne soutiennent pas spontanément l'édification de ces édifices. L'historien Henry Kraus note à ce sujet que : « Même à l'époque profondément religieuse que fut le Moyen-âge, la construction d'églises n'est pas le premier souci du peuple».

Ainsi, si Jésus Christ n'a jamais demandé à ses disciples de bâtir de somptueux lieux de culte, des structures belles mais très coûteuses, et si la nature (ou Dieu pour les croyants) a laissé croître des cathédrales d’arbres gigantesques, le fait est de manière troublante que, dans les deux cas, c’est au prix d’un nombre de vies incalculable, de sacrifices impressionnants, que de telles splendeurs existent.

Raison supplémentaire aujourd’hui pour les appréhender avec un esprit hautement respectueux.

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