La corvée des cadeaux, la quête du cadeau facile ou pas cher

Mais que va-t-on offrir ? Le choix est devenu contrainte. L'envie de faire plaisir s'impose parfois comme une obligation ; vive les gadgets et bons d'achat.
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Ne soyons pas hypocrites, l’achat de cadeaux est pour beaucoup d’entre nous un rituel devenu un vrai casse-tête. Le découragement est encore plus fort en prévision des fêtes de Noël.

« La façon dont il est donné a plus de valeur que le cadeau »

Cette célèbre citation de Pierre Corneille (1606-1684) semble ne plus résonner à nos oreilles, ni s’imposer dans nos pensées.

L’éclatement des familles autrefois multi générationnelles, l’émancipation de plus en plus prématurée des enfants, le changement de modes de vie, parfois accompagné d’un égocentrisme croissant, nous on conduit en moins de deux générations à un bouleversement profond dans la relation à autrui y compris au sein de notre famille.

Ces transformations dans les échanges se révèlent d’une certaine manière dans notre façon même de faire plaisir. La méconnaissance des autres, de leurs goûts, de leurs passions, nous rendent incapables de savoir ce qui peut réellement leur faire plaisir. Manque d’imagination aussi, paresse et désintérêt parfois, faire un cadeau pour la fête des mères (ou des pères), une invitation, un anniversaire est devenu trop souvent une corvée...

Les «flops» à répétition et autres cadeaux ratés

Après :

  • la série des petits appareils électriques dont plus personne ne savait quoi faire dans les années 70,
  • la «libération» de la femme interdisant du coup d’offrir cocotte minute ou fer à repasser,
  • les campagnes en tout genre préconisant de ne pas manger trop sucré, trop salé, trop gras… de ne pas fumer, de ne pas boire…
  • les informations dévoilant les dangers des produits made in Asia,
  • les risques d’addictions à certains jeux,
  • etc.,

La preuve en est par la croissance fulgurante de sites de reventes et d’échanges de cadeaux et toutes les formules développées par les magasins pour les reprendre ou les changer.

Ceux pour qui il est culturellement inimaginable de se débarrasser du présent reçu se voient contraints de les exposer pour ne pas vexer, ou au moins de ne pas oublier de les sortir du placard le jour venu !

L’art d’offrir du toc et de l’inutile : le cadeau à quatre sous

Étonnement donc, l’acte d’offrir est resté. Ce savoir-vivre résiduel, transformé en obligation de courtoisie, nous place dans le désarroi le moment venu. La spontanéité du bonheur d’offrir, du plaisir à faire plaisir s’en trouve anéantie.

C’est l’origine du succès des magasins de babioles. La pléthore de boutiques de gadgets en tout genre en témoigne.

Et chacun d’y aller de sa bougie parfumée, de sa chope à bière ornée sur le fond d’une «nénette à poil», du set de table avec ses cocotiers et sa plage obligatoirement paradisiaque. Il fut une époque où, faute de moyens financiers, faire un cadeau nécessitait du temps car il y avait un art : celui d’offrir du toc en laissant croire que ce n’en était pas.

Fi de tout cela désormais ; la babiole, le gadget, ça s’affiche, peut-être même assorti d’un «c’est le geste qui compte» ou d’un «le cœur y est».

Florilège de «cadeaux» impersonnels… le prêt-à-offrir

Pour qui ne veut plus tomber dans ces bricoles-là, industriels et commerçants ont compris l’intérêt à tirer de la situation. Ils savent nous faire croire qu’aujourd’hui, faire un cadeau est un travail de professionnel.

«Payez et nous nous occupons de tout», ce slogan nous libère à la fois de l’argent de notre porte monnaie et de la corvée des cadeaux.

Et l’ingéniosité ne manque pas !

«Pour être sûr de faire plaisir, offrez un chèque-cadeau» peut-on lire en titre d’un site marchand. «Sûr de faire plaisir» ! la formule magique est lâchée et ne peut que faire mouche. Pour nous déculpabiliser, les propos percutants s’ajoutent aux produits vendus : livraison de bonbons, fleurs ou gâteaux, chèque cadeau, carte cadeau, coffret cadeau, chèque hôtel, coffret séjour, bon cadeau…

Pour les plus récalcitrants, reste la fibre humaine et sociale avec des formules comme : pour les œuvres sociales, les enfants, la paroisse, la lutte contre la maladie «x» ou l’association «y».

De surcroît, avec tous ces produits nous savons exactement la somme dépensée par celui qui vous les offre. En 1980, on enlevait l’étiquette de prix du cadeau ; aujourd’hui on offre un bon avec une valeur explicite, affichée !

Le summum de la déshumanisation est atteint avec «le bon cadeau à imprimer ou à offrir par mail». Être tendance, vivre avec son temps ! Soyons fous… soyons virtuel. «Offrir par mail», il fallait tout de même oser une telle juxtaposition antinomique. C’est fait, et ça marche.

Le constat est pourtant sans appel : toutes ces formules sont tentantes ; il est difficile de ne pas s’y laisser prendre tôt ou tard, au moins une fois. Elles réussissent à mettre au placard une bonne partie des traditions liées au geste d’offrir.

Quel sens a désormais un cadeau ? Quelle valeur sentimentale ?

Quelques clics sur internet, et hop ! nous voilà débarrassés de la corvée cadeau.

Ouf, l’honneur est sauf. Pas de complexe, le devoir est accompli, même si ceux qui reçoivent passent 10 secondes à regarder leur bon d’achat ou leur «coffret» cadeau et le posent dans un coin avant de passer à autre chose.

Quel temps d’ailleurs pourrait-on passer devant un bout de papier ou de carton plus ou mois coloré qui vous dit que vous pouvez acheter pour 15 euros de livres ou que vous avez droit à un repas dans tel restaurant (mets à choisir parmi les trois plats marqués d’un astérisque et seulement les jours sans client).

Avec l’incapacité croissante à savoir trouver le cadeau adapté à la personne, le geste d’offrir semble de plus en plus reléguée au rang du rite social formel, anémié de toute valeur réellement affective.

Pourtant, quoi de plus merveilleux que d’ offrir et surprendre !

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