La fleur se doit d'être belle ! Leurre naturel et vision culturelle

Les artifices de la nature pour assurer sa pérennité sont d'une immense richesse ; mais l'homme n'en retient souvent qu'une vision de beau ou laid, bon ou mauvais.
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Des herbes prairiales aux fleurs brunes desquelles émerge un mimétique papillon brun, ou de l’éclatant buddleia du Père David violet vif ( Buddleja davidii ) sur lequel s’est posé le spectaculaire Flambé ( Iphiclides podalirius ), quelle scène ravit le plus l’œil humain ? Observez la photographie ci-dessous et jugez, sachant que les deux situations sont prises toutes deux au soleil, le même jour à cent mètres d’écart.


Quelle différence entre ces deux scènes ? Aucune du point de vue fonctionnel de l’écologie. La relation insecte-plante semble la même.

Mais actuellement, notre regard d’Occidentaux voit pourtant à gauche une vision terne et plutôt dénuée d’intérêt en opposition à l’éclatante beauté d’un spectacle qui ravit l’œil et l’esprit sur la photo de droite !

Des leurres innocents…

Autre photographie ci-contre: petites fleurs vertes et grosses fleurs rouges :

à droite, la grande ortie ("Urtica dioica")... fleurs minuscules verdâtres, constituées de tépales (pétales ou sépales indifférenciés) et d’étamines à peu près invisibles.

à gauche, le callistemon rince-bouteilles ("Callistemon laevis")... fleurs très colorées en épis cylindres autour du rameau, constituées d’étamines saillantes de 2 cm.

Pour les plantes, tout est question de sexualité, d’adaptation ou de coévolution plante-insecte. La fleur est un organe sexuel, ne l’oublions pas.

L’ortie est associée au vent pour assurer sa reproduction. Sa pollinisation est donc anémophile. Nul besoin d’artifices, car il n’y a point de 'marieuse' pour engendrer la rencontre des sexes.

Le callistemon est entomophile ou ornithophile. Il s’associe les services d’insectes et oiseaux (colibris) pour accomplir sa pollinisation. Il y a donc coévolution entre la plante et l’animal, la fleur attirant par la couleur et le nectar son indispensable intermédiaire ailé vers ses organes sexuels.

Pour l’animal, il y a association instinctive entre la fleur (couleur rouge bien visible sur fond vert) et l’alimentation (nectar). L’éthologue parle d’apprentissage à "l’image de recherche".


La vision « déformée » de l’homme moderne

Pour l'homme, la vue seule nous fait remarquer ou non la floraison : considérée insignifiante pour l’ortie, et éclatante pour le callistemon. C'est que fondamentalement, pour nous, la fleur n’a majoritairement aucun intérêt autre que "esthétique" (cette notion varaint profondément d'une culture à une autre, puis d'un individu à un autre). Tout au plus sert-elle accessoirement d’aliment (artichaut, chou-fleur, brocoli…) et dans ce cas s’en trouve-t-elle assimilée à un légume.

Historiquement, la notion de beauté et l'intérêt porté à celle-ci n'avaient globalement aucun sens quand il s'agissait d'éléments de la nature.

Ainsi, l’homme de Cro-Magnon représentait dans des grottes une certaine diversité d’éléments de la nature, essentiellement mammifères, quelques fois mains et visages, exceptionnellement poisson. Mais pas de "jolis" fleurs ou papillons ! Pourtant, le "superbe" papillon Flambé est présent en France métropolitaine depuis au moins le paléolithique, tout comme "l’insignifiante" ortie.

Malgré tout, pour beaucoup d'entre-nous, nous avons tendance à considérer les représentations de nos ancêtres Cro-Magnon sous l'aspect essentiellement esthétique, là encore !

Faut-il voir dans l’art pariétal un art, et attribuer à l’homme du Paléolithique une nécessaire conscience de la notion de créer du beau pour le beau ? La question, fondée, est posée dans le site Hominidés.com : « La notion d'art est-elle vraiment applicable aux représentations graphiques que nous ont laissées nos ancêtres? Ne sommes-nous pas en train d'appliquer à ces images de plus de 10 000 ans notre "lecture" d'homme du 21e siècle ?  ». 

Prenons alors un autre exemple. Le point de vue de Ernst Gombrich analysé par Guy Sorman est particulièrement intéressant concernant les représentations picturales en Égypte : " Dans l'ancienne Égypte, l'objectif des peintres n'était pas de copier la nature. La société attendait d'eux qu'ils représentent dans les sépultures, de manière précise, tous les éléments qui avaient environné le défunt au cours de sa vie terrestre. Un peintre égyptien ne fixe donc pas sur les murs d'un tombeau ce qu'il voit, mais ce qu'il sait d'une réalité et de personnages donnés (…) à l'évidence, leur logique n'était pas celle de la simple représentation. "

Une fois de plus, notre vision "moderne" est le plus souvent abusive quand nous ne regardons ces représentations que sous l'angle esthétique.

Du danger de nos interprétations

Si la notion de beau et de laid est sans-doute propre à l’homme, l'interprétation qu'il en fait est variable selon les cultures et selon les époques, et en tout cas assez peu ancienne, toujours en construction. Dans le monde, nous l'avons dit, certains peuples ne perçoivent nullement la beauté de la fleur pour elle-même ; en témoigne, par exemple, ces propos lus sur Islam-en-questions-et-réponses à propos de l’offrande de fleurs aux personnes hospitalisées : " Il n’y a aucun doute que les fleurs sont inutiles et sans importance dans la mesure où elles ne guérissent pas le malade, n’atténuent pas ses souffrances, ne ramènent pas la santé et ne repoussent pas les maladies. Il vaut mieux en garder le prix et en faire un usage utile dans les affaires profanes ou religieuses. " Ce raisonnement vaut aussi chez beaucoup de personnes attachées à et dépendantes de la terre, dans toutes les cultures. Le beau reste futile et en tout bien secondaire par rapport à l'utile. 

La perception du beau et du laid, qu'une partie des populations juge nécessaire de mettre en avant (avec toute la subjectivité que cela représente) dans de nombreux niveaux de la vie quotidienne ou de l'art (habillement, décoration, tableaux, apparence des plats alimentaires...), est totalement dangereuse et sans fondement quand il s'agit de la nature. 

La portée de telles jugements entraîne nécessairement des appréciations réductrices en " j’ aime " ou " je n’aime pas ", avec toutes les dérives que l'on peut imaginer : comment préserver cette nature dans toute sa complexité et les indispensables interdépendances qui en font l'essence même ? À une époque ou la conscience sociale se veut « écologiste » , il est impossible d'accepter que notre regard sur la nature puisse se faire uniquement selon le filtre de nos sens ! Non, la fleur ou le papillon n’existent pas pour la satisfaction de nos goûts actuels ! 

Nos comportements, correspondant à un mode de pensée induit par des facteurs culturels, voir cultuels, et conjoncturels, se traduisent par des attitudes d’intérêts - voire de passions - et de désintérêts - voire de mépris - vis-à-vis des êtres vivants et des biotopes. Se battre pour la conservation du beau et s’indifférer de la disparition du laid est un danger d'une gravité extrême dont seuls les initiés en mesure l'importance .

L’utilité et l’intérêt de la plante, et par extrapolation de tous les êtres vivants, n’ont pas à être jugés, et encore moins l’être par les seules entrées de notre attrait ou de notre dégoût. Belle ou laide, la fleur a obligatoirement la même place et la même raison d'être, et c'est pareil pour toute vie. Tous critères d’approches qui ne sont pas de ces ordres sont d’une totale subjectivité, inacceptables, et résultent notamment de l’histoire de peuples qui tournent le dos aux campagnes dont ils sont pourtant issus ! (voir, par exemple, notre article sur une France qui s’est modernisée en reniant ses campagnes ).

Parce que la biodiversité en dépend fondamentalement, ces brefs petits tests visuels, ici initiés et commentés, et les quelques éléments de réflexion que nous apportons ensuite ont vocation à nous y faire réfléchir.


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