La ride, repère social et reflet d'une société… comme la mort !

Être vieilles et vieux avec des rides n'est pas laideur mais simple état de vie, symbole de sagesse dans les sociétés pourtant en mal d'éternelle jeunesse.

Terriblement égoïste, le désir de vivre plus, et donc de ne pas vieillir, est totalement illégitime d’un point de vue écologique. Pourtant, si nos sociétés se veulent soucieuses d’écologie, nombre de gens aspirent à rester jeunes et à l’allongement de la durée de vie.

C’est que la vieillesse et la mort dérangent, insupportent même, jusqu’à l’arrogance de croire que l’on puisse les repousser, les ignorer, peut-être même les éviter.

Ouvrier ou paysan et noblesse des marques du temps sur le corps

Vers 1960 encore, l’âge se lisait sur les visages. La conscience du vieillissement et de l’issue naturelle qu’en est la mort s’acquérait très ordinairement. Cheveux blancs et rides formaient des visages matures synonymes d’une certaine sagesse . Personne n’y voyait une quelconque laideur, bien au contraire.

La pendule ordonne, à son concepteur, la chronologie du rythme nycthéméral ; le matin laisse place au midi puis au soir et à la nuit. De même, le corps vieillissant est un repère dans le calendrier biologique social, donnant des indices sur la place et la valeur de l’individu dans l’organisation et la structuration de la communauté.

L’homme qui sait, la mémoire communautaire, étaient nécessairement plutôt derrière des visages ridés aux cheveux grisonnants que sur des peaux lisses et imberbes. Quand les silences prennaient plus de place que la parole, chaque mot avait un sens plus profond. L’approche de la mort forçait respect et soutien.

Bel apprentissage pour l’entourage que d’être initié progressivement au chemin d’une vie où l’issue naturelle s’impose. Bel apprentissage personnel que de garder conscience du temps qui passe et d’accepter ainsi des faits ordinaires de la vie.

Du vieux rural au juvénile urbain !

Paysan et terre sont images d’Histoire. Fi du labeur des champs et des mains salies ; la vie est urbaine ou n’est pas. L’ambiance est d’intérieur et climatisée, le citoyen est androgyne ou sexuel exacerbé, la vie est virtuelle, consommatrice débridée, jeune. Il y a peu d’efforts à faire pour imaginer combien la vieille pomme ridée au milieu de tout cela «fait désordre». La ride est un affront pour soi-même et pour les autres.

Selon une étude de The Nielsen Company , l’esthétique prend une place considérable dans les préoccupations des femmes et hommes, convaincus de garder une beauté naturelle, pourtant manipulés sans l’admettre par les industries, médias spécialisés et certaines médecines. Les juteuses affaires de ces derniers résultent d’une dépense beauté et soins du corps de plus en plus conséquente dans le budget des familles, grâce à des slogans ressassés avec brio: «faites-vous plaisir!», «restez jeunes»…

Ainsi devient-il difficile de comprendre le vieillissement de nos parents et de ces vieux dont on ne veut plus s’occuper .

Quand le vieux beau devient hideux

Vouloir rester « beau » à n’importe quel prix induit une démarche mentale poussant des personnes jusqu’à l’absurdité de certaines pratiques. Avec acharnement s’enchaînent médicaments, opérations et embaumements en tout genres, momification avant l’heure qui finit par ne plus tromper personne. .. car les momies font peur!

Juste retour des choses en effet. Quiconque s’acharne à vouloir croire qu’il puisse en vieillissant imposer à son corps une beauté de «jeune» et tromper son entourage autant que se tromper, ne dupe plus personne.

Un facies maintes fois étiré et gommé, devient hideux, grotesque, pitoyable. Vouloir rester toujours «beau», selon des critères très discutables, impose de manipuler l’organisme bien au-delà de ce qu’il est susceptible d’accepter de façon harmonieuse. Rides ou burinement de la peau ne sont pas des fantaisies superflues de la nature.

Les rides et la beauté de l’esprit

La «beauté» voulue avec insistance pour son corps trahit au final une certaine laideur de l’esprit.

Le culte de jeunesse est indéniablement inscrit dans notre culture depuis les années 80, mais mémoire collective et subconscient personnel rappellent que la vieillesse s’accompagne d’une image de sagesse, de modèle, de guide pour les plus jeunes… repère fondamental dans l’organisation d’une espèce à caractère social comme le pense Gilles Berrut, professeur en gérontologie. Notre animalité et les lois qui se rattachent aux caractères propres à notre type d’espèce ne s’effacent pas d’une simple volonté orgueilleuse et arrogante, même pour les plus nantis, fort heureusement.

Au contraire, ce qui force l’admiration dans nos sociétés, c’est de voir hommes ou femmes affronter la vie avec un certain détachement de ce que la nature fait de leur «enveloppe» corporelle, se valoriser par leurs facultés intellectuelles, culturelles, spirituelles. Des portraits de l’abbé Pierre ou de Alain Delon, quel visage de vieux est le plus beau à voir?

De la foi à la cryogénie… la peur de la mort, selon les moyens

Les petites gens peuvent croire en l’immortalité par une foi religieuse.

Les gens moins pauvres peuvent en plus acheter, pourtant très illusoirement, un peu de longévité par divers artifices (crème, chirurgie…), recettes de meilleures manières de vivre, avec ou sans coaching.

Quelques riches s’achetent n’importe quoi pour se duper jusqu’au dernier souffle, avec la conviction de leur renaissance un jour. Cet orgueil inqualifiable fait le bonheur des cinq entreprises - toutes américaines - offrant des services de cryogénie en vue de la réanimation. Alcor Life Extension Foundation est même leader mondial dans la cryogénisation. « Elle ne parle plus de congélation, mais de «vitrification», procédé qui réduit au maximum les dommages causés par les cristaux de congélation. » Indique Antoine Robitaille dans La mort suspendue (paru le 04-01-2005 in Le Devoir.com).

Des hommes s’estiment aujourd’hui si importants qu’ils imaginent qu’un jour d’autres hommes auront nécessairement envie de leur redonner vie!

Le processus est, d’après les meilleurs experts en cryogénie, une utopie irresolvable avant de très nombreuses décennies (selon Antoine Robitaille). L’homme de demain, plus intelligent et probablement plus virtuel, n’aura aucune raison de s’embarrasser à faire revivre des hommes d’autrefois, vraisemblablement perçus comme ancêtres peu développés eu égard à l’état d’évolution en vigueur.

Par contre, il est facile d’imaginer quelques chercheurs en paléogénétique s’amuser de cette matière conservée pour mener à bien leurs recherches comme on le fait aujourd’hui avec les mammouths congelés de Sibérie ou d’Alaska !

Sur le même sujet