L'esprit du jardin japonais, fondements, style et philosophie - Réussir un jardin japonais est un art !

Créer un jardin japonais ou faire un jardin au style japonisant ? Ce n'est pas la même chose ! Sans l'esprit contemplatif qui va avec, ce type de jardin est inadapté à la culture occidentale.
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Plus encore qu’en Occident, l’histoire des jardins au Japon est liée à l’histoire de la culture et à celles des institutions japonaises. S’il est fréquent d’entendre parler de « jardin japonais », rares sont les créations qui en ont vraiment l’esprit en Europe. Il s’agit souvent d’espaces de tendance japonisante qui reprennent des éléments de l’organisation de ces jardins : un bonsaï, des érables ou des cerisiers du Japon, un arbre sculpté en nuage selon la taille japonaise (ou Niwaki) , des mobiliers ou des fabriques… Mais qu’est-ce donc alors qu’un jardin japonais ?

Il est très difficile de réussir un véritable jardin japonais pour nous Français; cherchons à comprendre pourquoi. Les créations originales les plus représentatives de l’essence de ce style se nourrissent en fait de multiples influences et d’un sentiment particulier de la nature ; le présent se conjugue toujours à la tradition de telle sorte que les éléments spécifiques au style se fondent avec les apports nouveaux en un art de plus en plus complexe.

À l’origine, les îles des immortels bienheureux

Les empereurs se sont depuis toujours réservé l’usage exclusif de vastes territoires afin de les transformer en jardins et en parcs destinés à la poursuite de leurs plaisirs. En ce sens les rois de France ne furent en rien différents. Mais dans les jardins asiatiques, l’idée de l’au-delà fut très tôt introduite dans la thématique des jardins ce qui ne fut jamais le cas dans les jardins à la française. Ainsi à titre d’exemple, miniatures, petites ou grandes, les montagnes ont un sens tout particulier, le plus souvent interprétées comme des îles. La thématique japonaise si souvent observée des « îles portées par des tortues » trouve son origine dans les îles des immortels bienheureux, une vision d’éternité perçue, bien avant les japonais, par les chinois dont le premier d’entre eux fut l’empereur Wu de Han (1er siècle av. J.-C.). Ce dernier fit fabriquer une mer artificielle avec des îles comportant chacune un palais. Celles-ci figuraient les îles mythiques portées sur le dos de tortues géantes, afin que les cigognes, qui transportaient les immortels, soient trompées par cette apparence et viennent s’y poser. Le jardin japonais est donc fondamentalement lié au jardin chinois dans son histoire.

L’influence du bouddhisme zen

À partir du XIVe siècle, le bouddhisme zen a fortement marqué la cour à Kyoto. La culture chinoise de la période Sung trouva son terrain d’élection dans les jardins des temples zen, et l’admiration que suscitaient ces jardins était alors inséparable de la poésie et de la peinture chinoise. De véritables paysages de montagnes et de lacs, avec cascades, torrents, forêts et sentiers furent ainsi conçus dans des jardins aussi célèbres que ceux de Saiho-Ji (1339), du Pavillon d’Or (1397), du Tenryu-Ji et du Pavillon d’Argent (1482). Ces créations semblaient tout droit sortir d’une peinture de Sung (mitate) dans laquelle on s’immergeait pour contempler arbres et rochers fabuleux. Les anciens jardins japonais invitaient à l’exploration par des cheminements pédestres ou par bateau sur lacs et rivières.

Et la méditation imposa l’immobilité

Ces parcours, ces promenades furent abolis dans les nouveaux jardins (Daisen-in), l’esprit zen imposant la méditation dans l’immobilité devant le jardin (ou sansui). Ainsi naquirent trois types de jardins différents et très originaux :

  • Le jardin sec ou karensansui est composé d’une surface plane de graviers ou des ondes géométriques, dessinées avec le râteau, soulignent parfois la présence d’un rocher ou de groupes de rochers (Ryoan-Ji, Konchi-in, Tsukino Katsura…).
  • Le jardin de style Sho-in permet de découvrir depuis une pièce de l’habitat un petit espace planté, souvent enclos de mur, parfois ouvert sur la perspective d’un paysage plus lointain.
  • Le jardin de la Maison de Thé se découvre en silence par les invités en se rendant, l’un derrière l’autre sur un sentier étroit (ro-ji) puis depuis la Maison de Thé où assis, ils peuvent admirer les beautés qui les entourent.

Ces jardins vont donc bien au-delà du plaisir des yeux et procèdent totalement de la démarche zen qui exige une attitude de méditation active.

Katsura, aux environs de Kyoto, est un jardin princier de 4 ha créé au début du XVIIe siècle et représente une merveilleuse synthèse de l’histoire des jardins japonais : l’élégance raffinée de la tradition impériale, la communication avec la nature et l’assimilation du bouddhisme zen.

L’incompréhension occidentale

Le jardin japonais est donc bien loin de la conception des jardins à la française, par exemple, et difficilement reproductible sans une véritable réflexion en amont tant dans la conception de l’espace que dans son usage et son entretien.

Dans le jardin japonais, la recherche de la perfection est plus importante que la perfection elle-même, car la beauté ne peut-être atteinte que par celui qui parachève l’inachevé. Fondamentalement, cette approche éloigne de beaucoup les occidentaux de l’esprit japonais. L’exemple du bonsaï est à ce titre édifiant. Arrivé bruyamment et commercialement en Occident comme objet de décoration, c’est telle une mode qu’il connut un incroyable engouement durant deux décennies, mais à l’instar d’une mode, l’effet s’est éteint rapidement faute d’aptitude à percevoir le sens profond caché derrière « l’objet ». Un français peut dépenser beaucoup d’argent pour acquérir le bonsaï qui lui semble le plus exceptionnel d’un point de vue purement esthétique. Au Japon, la beauté du bonsaï n’a aucun sens intrinsèquement. Elle n’existe qu’au travers de celui qui l’imagine dans une démarche spirituelle, et reste donc propre à chaque individu.

Il en est de même pour les jardins, raison pour laquelle beaucoup de personnes se trouvent totalement déroutées face aux véritables jardins japonais. L’incompréhension est souvent la plus forte face au karensansui (déjà cités). Ces jardins sont conçus pour offrir au regard créatif du visiteur un univers de tension non résolue, un espace immobile et dissymétrique qui suggère le mouvement, et dont la vie interpelle.

Au fait, le nom Katsura, du célèbre jardin près de Kyoto cité précédemment, est celui d’un Cercidiphyllum géant, situé sur la lune et qu’un pauvre Sisyphe était condamné à abattre sans jamais y parvenir. Quand on vous dit que l’esprit du jardin japonais est éloigné du nôtre !


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