Peintures murales et fresques : l'expression populaire créole

La fresque murale, street art, est fréquente aux Antilles. Parfois naïve, très souvent réaliste, elle est œuvre identitaire complexe. Exemple en Guadeloupe.
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Tags et peintures hautes en couleur, généreuses, s’affichent parfois de manière ostentatoire dans un grand carrefour, plus souvent de manière plus confidentielle, art urbain, sur les murs d’un quartier oublié. Pour qui sait prendre le temps de parcourir et « fouiller » l’espace géographique , souvent loin des chemins tracés par les guides touristiques, les fresques murales se dévoilent en grand nombre. Elles constituent un aspect méconnu ou peu compris de la culture créole, et pourtant… il y a tant à y apprendre !

Reflets de joie ou de haine ? Plaidoyer en faveur de la généreuse mère nature? Hommage au labeur du pêcheur ou du paysan ? Non, beaucoup plus complexe que cela ! Ces peintures murales ne sont pas des trompe-l’œil , et ne cherchent pas non plus à être vues par des touristes.

Voici quelques éléments de réflexion et de compréhension.

Paradis tropical : une nature généreuse, une vie facile ?

Antilles, cocotiers, plages et lagons de rêve, soleil, chaleur.. c’est le « paradis » imaginé et vu par les gens de passage qui, en court séjour, ne voient pas le douloureux face à face ‘beauté – saleté’ de la Guadeloupe .

Mais les guadeloupéens savent trouver en leur pays d’autres richesses, réelles et actuelles, imaginaires ou disparues : colibri sur la rose-de-porcelaine (célèbre fleur tropicale), perroquet (disparu), palmier royal, cascades cristallines, case colorée (souvent beaucoup plus qu’en réalité), marché aux épices, culture de la canne, de la banane ou de l’ananas, etc. Chaque richesse de la nature, chaque élément de la culture, de l’histoire et de la vie, est présent dans la pensée et la mémoire collective, indépendamment de leur réalité ou de leur pérennité dans le territoire.

La perception de ces éléments est bien éloignée des clichés touristiques , et le touriste ne doit pas s’y tromper. Tout est emprunt de croyances et de foi, de rythmes et de mouvements. Religion(s), musique, carnaval… sont largement influents dans la construction du lien social, dans le mode de pensée, et dans la traduction de cette pensée.

" Ainsi en Guadeloupe, c'est à travers le folklore, le langage, la gastronomie, les danses et la musique, l'habillement et les croyances que la population puise ses référents d'identité culturelle " (source Région Guadeloupe ).

Face à la fresque murale, le non initié ne voit qu’un vol de papillons, un coupeur de cannes, le hurlement d’un nègre, la case bucolique ! Que perçoit-il du poids de l’histoire, de la pensée quasi mystique et surtout du mal-être ?

Mal-être antillais, le « cul entre 6 chaises »

Il serait très simpliste de vouloir interpréter en quelques lignes l’expression picturale guadeloupéenne. La complexité est démesurée eu égard à la petitesse du territoire : 1434 km2 (Guadeloupe continentale : Basse-Terre et Grande Terre), soit le tiers de surface des Alpes Maritime ou de la Haute Savoie.

Dans ce si petit territoire, s’affrontent un très lourd passé douloureux - l’esclavagisme - des disparités sociales énormes , des disparités micro culturelles liées à la micro géographie, des inégalités de droits autant qu’économiques d’avec la métropole, une confrontation massive au tourisme omniprésent et à ses exigences…

Filles de solitude , de Simone et André Shwarz-Bart (l’Harmattan, 1996) est de ces textes qui aident à entrer dans la pensée créole et dans toute la complexité de sa construction.

Mais au surplus, et de manière fondamentale, les antillais des Petites Antilles Françaises, notamment en Guadeloupe, sont tiraillés entre des influences issues de tous les continents :

  1. Déracinement d’une Afrique Noire, que les siècles ne font pas oublier,
  2. Rigidité de l’Europe et soumission à la France lointaine dont la culture et le mode de vie coloniaux ont toujours lourdement pesé pour supplanter les particularismes locaux très forts,
  3. Influence latine d’Amérique du Sud, amérindienne et brésilienne,
  4. Aspiration à la proche Amérique du nord, Canada mais surtout U.S., perçue comme eldorado,
  5. Influence des grandes Antilles, autant par la présence des haïtiens que par les rythmes afro cubains et jamaïcains de la musique,
  6. Confrontation aux cultures asiatiques, des Indes surtout.

Exutoire obligé, ou l’expression picturale du paradis perdu

Il n’y a pas de bonheur pour bien des antillais. Il serait erroné d’imaginer que ce qui fait l’admiration du touriste fait forcément le bonheur du guadeloupéen.

Si le colibri et la rose de porcelaine existent, si la case existe… ils ne sont perçus et peints que comme l’expression d’un inaccessible bonheur ou d’un bonheur perdu au fond d’une mémoire vieille de plusieurs siècles.

Il faut plonger dans les travaux d’ Emmanuel Augustin Ebongue et Irène Ngampoua , ou dans les textes et poésies de Aimé Césaire , pour chercher les bonnes interrogations, les prémices de réponses.

  • Que faut-il voir derrière le coupeur de cannes ? Le cultivateur dans une scène champêtre ou l’ombre de l’esclavage qui s’imposait aux yeux des colons blancs comme seul moyen de produire sucre et rhum ?
  • Que faut-il penser de la petite case colorée ? Une jolie maisonnette, expression d’une vie douce dans un climat doux, ou l’abri du pauvre, exigu et fragile, qui disparaît, comme fétu au vent, au premier cyclone ?
  • Comment faut-il interpréter le hurlement du noir, mains enchaînées ? Une expression de haine contre le blanc, face au poids de l’histoire et aux inégalités, ou l’expression d’une colère face à la perte des racines et l’envie de pouvoir être un homme libre face à sa culture et ses croyances ?

La pensée divine n’y est jamais loin non plus. Peintures, dessins, couleurs, mots et locutions énigmatiques témoignent du désarroi de n’avoir pu construire seul sa propre culture, son territoire, son histoire, sans que tout soit emprunt de marques extérieures avilissantes.

Colère et mal-être aussi contre soi-même, pour ne pas pouvoir, ne pas savoir exorciser ce mal , et construire l’indispensable identité, nécessaire pour écrire la première page d’un livre rien qu’à soi.

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